Nervno Fils de plume : slameur inspiré et atypique

Nerva Noël aka Nervno Fils de plume

(le phénix parolier), slameur confirmé.

 

Basé sur le principe de la joute oratoire, le slam est actuellement vu par nombre de jeunes comme un “outil artistique “ leur permettant de dénoncer l’horrible, de briser des tabous, de transgresser des interdits, d’extérioriser leurs sentiments et de se positionner par rapport à la réalité. Unique en son genre, ce mouvement poétique , social et culturel inventé en 1986 par Marc Smith, meneur de la troupe des poètes le Chicago Poetry, s’installe royalement dans le coeur des jeunes de notre génération. Découvrons avec enthousiasme l’un des jeunes promoteurs du slam haïtien, Nervno Fils de plume (Le phénix parolier), de son vrai nom Nerva Noël, âgé de 23 ans, qui fait du slam son médium d’expression. Entretien.

Laïka Mezil : Vous êtes considéré par la jeunesse comme l’un des slameurs en vogue. C’est quoi, pour vous, le slam ?

Nervno Fils de plume : Aw ! C’est une question à laquelle je ne saurais répondre. De même qu’on ne peut définir la vie, la nature, je ne pense pas qu’on puisse donner une définition exacte au slam. Je crois que chacun a une perception propre à lui-même du slam. Il est vrai que le slam reste un art oratoire ou une poésie parlée avec des mots scindés. Cependant le slam est pour moi une échappatoire permettant d’exprimer ce qui nous dépasse, ce qui nous tracasse. Il se base sur le sens et le son. Je dirais que le slam est un trait d’union entre la poésie classique et le rap.

L.M. : Parlez-nous un peu de Nervno Fils de plume ?

N.F.D.P. : (Sourire) je suis Nerva Noël, aka Nervno Fils de plume (le phénix parolier), né le 29 octobre 1994 à Bel-Air. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’auparavant j’étais chanteur, je me passionnais pour la musique, mais en 2013, j’ai fait la découverte du slam sur un texte de Grand Corps Malade, « Ma tête, mon coeur et mes couilles ». Je fus ébloui par tant de talent, du coup j’ai commencé à travailler des textes de slam à 18 ans. Néanmoins, c’est après avoir intégré la faculté d’Ethnologie (FE) pour des études en Psychologie que ma carrière de slam va prendre une autre dimension. Au cours de cette même année, j’ai créé le Collectif Biz’Art qui m’a permis de me faire un nom dans le monde du slam à travers divers spectacles. Toutefois, en 2016, j’ai abandonné le Collectif à la poursuite d’une carrière en solo. Et, depuis, je vais seul sur ma route avec une plume pour compagne et un carnet pour réfugier mes mots.

L.M. : Ayant sorti un tout premier album de slam « Vers Balles », — l’unique album de slam en Haïti si je m’abuse —, vous êtes un slameur confirmé. Quel est le bilan de votre activité ? Avez-vous eu un support de réseau de distribution ?

N.F.D.P. : Durant mes 5 ans de carrière, j’ai parcouru pas mal de chemins pour être aujourd’hui ce que je suis. Par exemple, j’ai été lauréat au concours de talent que l’Institut français en Haïti (IFH) avait organisé en 2016. Cela m’a permis de travailler sur un deuxième album collectif, en dehors de mon album solo. J’ai également été sélectionné parmi les 15 slameurs francophones du monde à mon grand étonnement. Non pas parce que je ne le méritais pas, au contraire. Mais parce que de bons slameurs, il n’en manque pas dans ce pays. Ce fut alors un honneur pour moi ! Par la suite, j’ai pu bénéficier d’une résidence en Belgique et j’ai été l’un des invités de la 2e édition du festival Art-iary au Madagascar. Au fur et à mesure que je participais dans ces spectacles, j’ai pu acquérir plus d’expérience. J’ai beaucoup appris des autres slameurs du monde. Je peux ainsi dire qu’aujourd’hui je suis l’un des promoteurs de cet art dans le pays et j’espère qu’à travers mon album « Vers Balles » d’autres jeunes s’intéresseront plus au slam.

Lors de la distribution de mon album de slam, j’ai eu le soutien de Reyel Productions. Cependant cela n’a pas généré beaucoup de profits, bien que tout le stock de mes disques ait eu un succès de vente, car les gens ne consomment pas vraiment le slam. Il faudrait faire un plus grand marketing visant à faire la promotion de cet art oratoire auprès des jeunes, des adultes, et des secteurs médiatiques. Il est rare qu’on entende à la radio un morceau de slam, c’est révoltant, nous autres slameurs devrions changer cela en invitant le grand public à découvrir les morceaux que nous leur proposons.

L.M. : Sachant qu’il est difficile pour un slameur professionnel de vivre du slam en Haïti, comment faites-vous pour gérer l’aspect financier et le concilier à vos besoins ?

N.F.D.P. : Vous l’avez surement compris dans mes précédents propos, un slameur professionnel ne saurait vivre uniquement du slam en Haïti, car cela ne génère pas assez de profits permettant de répondre aux exigences des besoins fondamentaux. Pourtant, j’essaie de survivre grâce aux formations que je donne sur le slam, aux concerts auxquels je participe et à l’émission que j’anime sur la 88.7 FM, Radio Zip, « Entre les lignes brisées ».

L.M. : Que je sache, il existe deux types de slams : slam musique et slam poésie, quel est celui que vous utilisez le plus durant vos spectacles pour charmer l’auditoire ?

N.F.D.P. : J’aime les deux, mais le slam musique reste ma préférence. D’ailleurs, quand on y regarde à deux fois, nous constaterons que le public se penche beaucoup plus sur le slam musique jugé plus captivant. Grâce aux sons qui accompagnent le texte de l’auteur, le public se met à fredonner les airs. Et comme je veux atteindre plus de personnes, je leur donne ce qu’elles veulent en partageant avec elles mes émotions, mes sentiments, mon point de vue sur certains drames existentiels, les tracas, les mélancolies, les bonheurs de la vie haïtienne.

L.M. : Vous collaborez aujourd’hui dans un projet de compilation de 20 titres intitulé « Powèt yo pran lari », quel est l’objectif de cette initiative ayant pour instigateur Djeby Tektek de son vrai nom Jameson Bernabé ?

N.F.D.P. : Cette initiative, de Djeby Tektek qui est également un des meilleurs slameurs haïtiens que je connais, vise à promouvoir le slam en Haïti et à réunir sur un seul CD plusieurs voix, plusieurs talents, plusieurs slameurs. Pour la toute première édition, vingt titres seront proposés au public.

Laïka Mezil : Le mot de la fin ?

Nervno Fils de plume : J’invite les promoteurs à investir dans le slam, car il est tout aussi capable de rivaliser avec les autres styles du moment : le rap, le compas. Nous autres slameurs, nous avons besoin de gens qui n’ont pas froid aux yeux et qui sont prêts à investir dans le slam. J’invite aussi les médias à diffuser des morceaux de slam dans leur radio pour une plus grande valorisation de cet art.

Propos recueillis par

Laïka Mezil

 

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