L’étonnante histoire d’un esclave

Il s’appelait Hans Jonathan. Venu de la Caraïbe, l’esclave s’est évadé et a atterri en Islande. C’était il y a plus de 200 ans. Sans dépouille mortelle, les chercheurs ont reconstitué son héritage génétique. Christoph Seidler, reporteur de Reykjavík (1), rappelle cette histoire que le monde a découverte voilà deux ans.

Personne ne sait exactement où Hans Jonathan a été enterré. Ses derniers restes doivent probablement être quelque part au Djúpivogur an den Ostfjorden en Islande, pense-t-on. Pourtant, des scientifiques ont réussi à restituer une partie de son identité au premier habitant noir de l’île. Selon le journaliste allemand Christoph Seidler, c’est « l’histoire d’un homme extraordinaire qui se laisse raconter à travers une coopération fascinante des sciences naturelles et humaines ».

Issu d’une mère africaine et d’un père blanc, Hans est né sur une plantation de canne à sucre sur l’île caribéenne de St Croix, à l’époque colonie danoise (2). Il a été emmené en 1792 à Copenhague (Danemark) comme esclave. Cependant, il refusait de devoir indéfiniment être au service de sa « propriétaire » Henrietta Catharina Schimmelann. Il combattit alors dans la marine danoise contre les envahisseurs britanniques, et entama un procès contre Schimmelmann, pour finalement fuir et trouver refuge en Islande.

Hans devint le premier immigré de souche africaine d’Islande. Il était libre, pour la première fois de sa vie et il y est resté 25 ans. L’ancien esclave y trouva sa femme, et le couple eut deux enfants. Ainsi, il n’est guère étonnant qu’aujourd’hui son patrimoine génétique se laisse détecter dans la population. Dans un projet unique, des chercheurs ont en partie reconstitué l’ADN de l’immigrant des Caraïbes, et ce, à partir des informations génétiques de ses descendants.

Cette analyse ADN d’un disparu est un fait mondialement nouveau. Le projet a été conduit par le neurologue islandais Kári Stefánsson (69 ans). Ce chercheur en neurologie dirige depuis le milieu des années 90 l’entreprise Decode. Dans ce grand projet – longtemps contesté pour des raisons de protection des données personnelles –, la firme a séquencé le matériel génétique d’environ 60 % des Islandais. De plus, l’entreprise a collationné d’énormes quantités de données médicales et de diagnostics.

Ces informations sont conservées dans une gigantesque banque de données dont le volume ne cesse de croître. Elle se prédispose à l’aide dans la recherche des causes génétiques de maladies graves et dans le développement de thérapies. Mais, Kári et son équipe n’ont pas seulement accès aux informations relatives à l’ADN et aux données médicales. Ils ont aussi fait digitaliser les vieux livres des ancêtres et documents d’églises qu’ils ont compilés dans le livre des Islandais. Cet ouvrage leur a permis d’affiner leur regard, tant dans le passé que dans le futur, sur cette population.

Cet amoncellement de données est unique au monde, même si entretemps, d’autres projets similaires ont été mis en place dans d’autres pays, indique Seidler. Ce qui est particulier dans le cas de l’Islande, rappelle-t-il, c’est que pendant des siècles, comparé à d’autres pays, il y eut peu d’immigrés et de fait, peu d’apport en matériel génique exogène. C’est précisément la raison pour laquelle les traces de Hans ont pu facilement être suivies.

Selon Christoph Seidler, qui a interviewé le chercheur, c’est par son père que le généticien – Karí – s’était, enfant, familiarisé avec l’histoire de l’ancien esclave Hans Jonathan. Il lui racontait que c’était un homme intéressant et important, qui fut très apprécié. C’est pourquoi le chercheur a voulu reconstituer le génome de Hans Jonathan. Lui-même regrette de ne pas faire partie des descendants du réfugié caribéen : « Malheureusement je ne suis qu’une version habituelle d’un Islandais ».

Le père de Kári est issu de Djúpivogur, l’endroit précis où il y a 200 ans, l’esclave fugitif avait initialement été employé comme agent de comptoir dans un poste commercial danois, avant d’en devenir le vice-chef et pour finir, d’en prendre la direction. Dans la région, Hans rencontre la fille du paysan Katrin Antoniusdottir. Ils se marient en hiver 1820. Leur premier enfant, Ludvik Stefan, naît le 26 mai 1821. Leur fille, Hansina Regina, voit le jour le 4 août 1824. Les deux sont les ancêtres d’environ 800 Islandais que Kári et son équipe ont identifiés dans leur banque de données. À partir de ceux prélevés sur 182 d’entre ces descendants, les chercheurs ont reconstitué partiellement le génome de Hans. Il est évident qu’aucun de ces descendants ne porte le patrimoine génétique complet de l’ex-esclave, mais chacun en a hérité d’une infime partie. « Et ces variations se sont laissé reconstituer comme les parties d’un gigantesque puzzle », s’enthousiasme le reporter.

En janvier, Kári et ses collègues ont fait paraître un rapport dans le magazine spécialisé Nature Genetics. Techniquement, ce n’était pas un travail compliqué, a confié le chercheur à l’intervieweur. Par la combinaison des informations à leur disposition, les scientifiques ont réussi à reconstituer 38% de l’ADN maternel de Hans, ce qui équivaut à 19% de son patrimoine génétique total.

Les documents historiques laissent très peu d’informations sur Hans Émilia Regina, la mère de notre fugitif. Ne sont connus que l’année (1760) et son lieu de naissance (St Croix). Les analyses génétiques montrent aujourd’hui que ses aïeux ont vécu au Bénin, au Nigeria et au Cameroun.

À ce sujet, l’anthropologue Gísli Pálsson dont le bureau se trouve dans le laboratoire génétique de Decode où travaille aussi sa fille, s’occupe des aspects de l’histoire de Hans qui ne se laissent pas facilement lire à partir des données génomiques. Il procède à l’analyse des listes de chargement des bateaux négriers. Le scientifique a fouillé dans des archives à Copenhague ; il a écouté les anciennes histoires de l’est de l’Islande ; il s’est rendu sur les plantations de canne à sucre de St Croix, pour finalement écrire l’odyssée de cet émigrant (3).

Action en justice

En résumé, voici l’histoire. Hans est né en 1784 sur la plantation La Reine à St Croix. Divers indices laissent à penser à Gísli que le père de Hans était un secrétaire du nom de Hans Gram, mais sans plus de preuves. Quelques-uns des descendants ont d’autres hypothèses. Ils spéculent sur le « propriétaire » – Ludwig Ernst von Schimmelmann – ou un représentant, difficile à déterminer, de la famille notable des von Moltke.

Quand Hans eut 4 ans, les Schimmelmann devaient retourner au Danemark. Le pays était alors une petite puissance coloniale prospère. Les recettes du commerce des esclaves et des plantations de canne à sucre faisaient fleurir la capitale Copenhague.

L’esclave Émilia, femme de maison, accompagne la famille. Son fils ne pourra la rejoindre que 4 ans plus tard. À Copenhague, Hans suit une bonne formation et apprend à jouer au violon. Cependant, après la mort de Schimmelmann, la relation avec sa « propriétaire » qui n’était plus au beau fixe, se gâte sérieusement.

Hans veut obtenir sa liberté en s’engageant comme soldat. La veuve ne cède pas. Elle argumente que l’esclave est sa propriété. Finalement le cas est porté devant le tribunal – et Hans perd le procès. À ce moment-là, l’esclavage était certes déjà illégal au Danemark, mais étant donné que les Schimmelsmann avaient possédé les esclaves aux Caraïbes de manière légale, ils avaient le droit de les y ramener pour les vendre. C’est ainsi qu’en ont conclu les juges.

Il ne reste plus à Hans que la fuite. Il n’oublie pas son violon. Gislí n’a pas réussi à découvrir comment il a atteint l’Islande. Mais apparemment les gens de l’est de l’île accueillent favorablement l’étranger. « Il était honnête, il avait un esprit éveillé, intelligent, il parlait plusieurs langues et son écriture était élégante ». Hans épouse la femme d’un paysan Katrin Antoniusdottir. Ce couple à l’union stable donna un fils et une fille.

Selon Gísli, le racisme était naturellement présent en Islande, encore qu’il se soit manifesté beaucoup plus tard, vers le XXe siècle lorsque, après la guerre, des soldats américains ont stationné sur l’île. Par contre, il y a 200 ans, le premier Noir n’a pas eu de problème dû à la couleur de sa peau, constate Seidler. Lorsque Hans décède en 1827 à seulement 43 ans (semble-t-il d’une hémorragie cérébrale), il possédait une « excellente réputation ».

Les descendants de Hans se réjouissent d’avoir un ancêtre aussi lointain, tant en couleur qu’en provenance géographique. L’un d’eux est Hrefna Birna Björnsdóttir, Hans fut son arrière-arrière arrière grand-père. Il y a 5 ou 6 ans depuis que cette enseignante sait que, parmi ses aïeux, compte le premier Noir d’Islande. « Je n’y ai pas pensé pendant longtemps. Mais les soeurs de mon père en ont des fois parlé. Elles en étaient très fières ! », dit Hrefna Birna. Le génome de ses enfants n’a été ni analysé ni enregistré. Cependant son fils et sa fille sont très enthousiastes de leur parenté avec Hans Jonathan. « Mes enfants trouvent que c’est cool. C’est quelque chose dont ils sont fiers ».

Ainsi Hans Jonathan continue d’exister aujourd’hui par les gens de l’Islande. Sa famille se rencontre régulièrement et a érigé pour lui et sa femme, une pierre commémorative. Lors de l’interview, le chercheur Kári n’avait-il pas dit : « L’idée d’une réincarnation n’est peut-être pas si absurde. Finalement nous continuons à vivre dans le patrimoine génétique de nos descendants ».

Huguette Hérard

N.d.l.r.

1) Spiegel Online, 8 avril 2018.

2) En 1733, le Danemark a acheté l’Île Sainte-Croix à la France. Elle est restée une possession danoise jusqu’en 1917.

3) La version anglaise du livre sur l’esclave marron s’intitule The Man Who Stole Himself : The Slave Odyssey of Hans Jonathan, 2016.

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