L’énigme de l’interprétation littéraire du Quijote

PARTIE II

Le savoir qui se forme lentement dans la perception de Vázquez est que la lecture “sacrée” d’Auden et du philosophe espagnol Unamuno est qualifiée de mauvaise interprétation, tandis que celle de Nabokov est taxée de “agelasta”, une appellation plutôt grandiloquente, selon ses propres termes, mais en consonances parfaites à la façon dont Rabelais désignait l’attitude des hommes qui sont incapables de rire, et qui décrit parfaitement l’attitude de l’écrivain américain d’origine russe face aux malheurs encourus par don Quijote et par Sancho, sa difficulté à trouver dans ces drames la grâce qu’ils ont eue pour d’autres. Pour Vázquez, une double circonstance unit le grand poète britannique et le romancier russe: premièrement l’un et l’autre ont lu le Quijote en anglais; deuxièmement, l’un et l’autre ont péché (véniel?), chacun à sa manière, par manque d’humour. De son point de vue, “la lecture qui fait découvrir dans ce roman une version espagnole de Jésus, et celle dite “agelasta” (de quiconque accuse Cervantes de partager l’indifférence que son temps avait face à toute forme de cruauté), sont deux décryptages qui ont dévié, et comme tels partagent le mépris pour ce que le Quijote a de terrestre et de comique, et a du coup rompu une des relations d’amour les plus intenses de l’histoire de la littérature: celle de Don Quijote et la langue anglaise. Ce que propose Vázquez à ces deux mauvaises lectures, c’est de ratisser cette relation, sans laquelle le roman moderne n’existerait pas comme nous le connaissons, et tenter de remédier à la rupture.

Il y a beaucoup d’exagération chez Trilling, par exemple, quand il a dit que “toute prose de fiction est une variation du thème de Quijote”. Mais cela n’étonne nullement Vázquez, puisque venant surtout d’un critique anglo-saxon. Et sans l’être trop, au XXe siècle, Faulkner a dit qu’il lisait le Quijote chaque année comme quelques-uns le font de la Bible; et quant à Joyce, en créant Leopold Bloom, il n’a donné qu’une des versions modernes les plus légitimes de Alonso Quijano. Pour Vázquez, au XIXe siècle, l’écrivain britannique Charles Dickens aurait été incapable d’écrire “La Maison désolée” sans le référent comique de Cervantes. Tout aussi impensable la relation entre Jim et Huckleberry Finn, personnages de Mark Twain, sans Don Quijote et Sancho; et le capitaine Ahab de Moby Dick est, selon le critique Harold Bloom, un amalgame de Don Quijote et Satan du Paradis Perdu. Si Vázquez s’excuse de ce florilège de noms et de titres, il a quand même mis à contribution Edward Riley afin de rappeler la grande influence de Cervantes en considération des oeuvres en anglais ayant vu le jour comme La mujer Quijote, Don Quijote Redivivo, Don Quijote Segundo, El Quijote filosófico, El Quijote político, El Quijote espiritual, et un des derniers romans de Graham Greene: Monsignor Quijote. En effet, mieux qu’accueillir le roman de Cervantes, la littérature anglaise n’a fait que s’en emparer par la force. Réitératif peut-être de cette reddition de compte est “Don Quijote en Inglaterra, oeuvre dramatique, le plus évident de tous ces titres déjà mentionnés par cet inconditionnel de Cervantes. Son auteur, Henry Fielding l’a écrite en 1729 à l’âge de vingt deux ans ; treize années plus tard, il publia un roman sous le titre Joseph Andrews, suivi d’une annotation :“Écrit à la manière de Cervantes”. Pour nombre de lecteurs, la reconnaissance de Cervantes comme fondateur d’une nouvelle manière de voir le monde s’est faite avec ce genre de petite phrase innocente. C’est avec cette même petite phrase, et le récit de quatre cents pages qui le suit, souligne Vazquez, que s’inaugure vraiment l’art du roman. Cependant, son constat est que cela ne s’est pas produit en Espagne, patrie du fondateur, sinon en Angleterre.

Pourquoi n’y eût-il pas en Espagne un courant immédiat d’imitateurs du roman El Quijote? Une possible réponse à cette question, dans un contexte de reddition de compte, est insérée dans la dernière page du Quijote dont le ton, plus que tout autre chose, s’apparente à une mise en garde, un droit d’auteur avant la lettre.

“Para mí sola nació don Quijote, y yo para él: él supo obrar y yo escribir, solos los dos somos para en uno, a despecho y pesar del escritor fingido y tordesillesco que se atrevió o se ha de atrever a escribir con pluma de avestruz grosera y mal deliñada las hazañas de mi valeroso caballero, porque no es carga de sus hombros, ni asunto de su resfriado ingenio; a quien advertirás, si acaso llegas a conocerle, que deje reposar en la sepultura los cansados y ya podridos huesos de don Quijote”.

S’il est vrai que cet avertissement s’adresse en particulier à Alonso Fernández Avellaneda, auteur du Quijote apocryphe dont la publication en 1614 indignait tellement le héros la bataille de Lépante, il faut supposer que les écrivains espagnols paraissaient l’avoir prise très au sérieux, au point qu’aucun d’eux ne sut reconnaitre la profonde nouveauté contenue dans ce livre. Mais outre ces derniers, les lecteurs espagnols ne firent non plus un bon accueil à l’oeuvre. Entre 1617 et 1704 il y eut onze éditions en Espagne, alors que l’enthousiasme en Angleterre, fut immédiat. Ce fut aussi dans ce pays où a été assurée la traduction complète dans une autre langue (celle de Shelton en 1612), y compris la parution du premier texte biographique sur Cervantes. Nul n’est prophète dans son pays, dit le vieil adage, néanmoins, Vázquez s’interroge sur ce que les écrivains anglais ont découvert dans le roman et qui échappa à l’attention des Espagnols ; car ce fut en Angleterre, selon lui, et non en Espagne où naquirent les héritiers littéraires de Cervantes, et ces épisodes aussi passent par le chemin un peu confus de l’humour.

Revenant à Nabokov, Vázquez pense que le moment central des réflexions de celui-ci sur le Quijote peut être en rapport avec la fameuse anecdote sur le roi Felipe III.

En effet, une tradition raconte que le roi Felipe III, du balcon de son palais, un matin ensoleillé, vit un jeune étudiant qui lisait, assis sur un banc à l’ombre d’un chêne-liège. Tout en se donnant des claques sur les flancs, le jeune homme se tordait de rire bruyamment. Intrigué, le commentaire du souverain était que le jeune étudiant sombrait dans la démence ou lisait le Quijote. Un courtisan courut promptement le vérifier. Le jeune homme, comme on pourrait l’imaginer, lisait le Quijote.

Il ne fait pas de doute, avance Vázquez, que ce jeune homme est le centre des sarcasmes nabokoviens ; c’est avec lui que Nabokov est incapable de sympathiser. Le grand écrivain russe s’échine à comprendre le type de scènes qui provoquent le rire du jeune homme: l’aubergiste qui loge don Quijote “uniquement pour rire de lui”, les domestiques qui tirent sur les poils de Sancho, lui arrachant la barbe, les muletiers qui s’affaissent sur le cheval, le laissant à demi mort; à don Quijote, ils lui coupèrent la moitié de l’oreille, etc. Pour Nabokov, il y a dans ces épisodes un niveau de cruauté physique injustifiable, et le comble de l’indignation est la confusion que jettent dans les esprits la cruauté et l’humour; en plus des âneries que charriaient certaines critiques de l’époque qui n’aidaient pas. Le lecteur, témoin de tant de souffrances endurées par don Quijote auprès des ducs, opine Vázquez, sait que seul un optimiste ou un bonimenteur ingénu peut voir de l’humanité ou de la camaraderie dans ces scènes. “Nous savons que don Quijote souffre, et cependant nous rions; la comédie est cruelle, certes, mais nous savons que c’est la comédie”.

Jean-Rénald Viélot

À suivre

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