L’énigme de l’interprétation littéraire du Quijote

En d’autres termes, il nous faut beaucoup craindre autant l’oeil du cyclone que la zone de calme, semble nous dire Juan Gabriel Vázquez, dans son étude « Historia de un malentendido : lecturas anglosajonas del Quijote ». L’ironie, dit-il, n’était pas bien vue dans l’Espagne de Cervantes. Il a fallu que le livre arrivât dans l’Angleterre sceptique, et quelque chose de cynique de Swift et de Fielding, pour que furent découvertes les possibilités de l’humour comme ingrédient littéraire. C’est tout de même singulier, puisque les pratiquants de l’ironie, les figures de proue de cette tradition fondée par Fielding s’en tirent pas mal des lecteurs myopes. Les témoins de Fielding ont plusieurs noms, mais celui qui, de l’avis de Juan Gabriel Vázquez, contribua le plus à donner forme au roman que nous connaissons aujourd’hui fut un religieux irlandais : Laurence Sterne. Au début de Tristram Shandy, le narrateur paie un de ces nombreux tributs à Cervantes, en mentionnant au passage le « chevalier de La Mancha que j’admire, malgré ses incartades, plus que le héros le plus noble de l’antiquité ». Samuel Johnson, le critique le plus célèbre du XVIIIe siècle et toute la langue anglaise, celui pour qui le Quijote était une des trois oeuvres fondamentales de toute la littérature, fut incapable de reconnaître l’importance de ces contemporains qui, de l’avis de Vázquez, sont les vrais héritiers de Cervantes. Johnson était très sûr de lui quand il pronostiquait le temps de succès de Tristram Shandy ; de Fielding il dira qu’il était bête et une canaille.

En somme, c’est là une correction apportée par Vázquez ; question de ne pas paraître injuste envers Nabokov, un romancier qui soulève son admiration, car de toutes les époques le « péché d’ironie » du curé Talavera a été mal vu et créé de sérieux malentendus. Et à propos de l’humour, l’écrivain espagnol Eduardo Mendoza, Prix Cervantes de 2016, dans son discours d’acceptation à l’Université Alcalá de Henares, dira (…) « Notre imagination littéraire se nourrissait de El Coyote y Hazañas Bélicas et les séances de film de quartier étaient notre Shangri-La (…) ». Cependant, reconnaît Vázquez, il est clair que le roman n’existerait pas sans ce péché. Pour cela sur la page de garde de tout vrai roman, on devrait pouvoir lire cet avertissement que Mark Twain, grand héritier anglo-saxon de Cervantes, inséra dans Huckleberry Finn : « Seront accusés, ceux qui tentent de trouver une finalité dans ce récit ; seront bannis, ceux qui tentent de tirer une leçon morale ; seront fusillés, ceux qui tentent d’y découvrir une intrigue romanesque ».

Reste à se demander si les diverses réactions quant au genre littéraire du Quijote ne seraient pas l’énigme du succès communicatif de ce roman. N’en déplaise à Juan Gabriel Vázquez !

Fin

Jean-Rénald Viélot

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