L’énigme de l’interprétation littéraire du Quijote

PARTIE I

Le langage, dans son usage quotidien, est, fréquemment, créatif tant qu’il y a un message à interpréter. Cependant, il y a des cas dans lesquels on exige du lecteur une interprétation plus élaborée à partir de messages construits sur des fibres ironiques, métaphoriques, sarcastiques. Ces messages secrets quotidiens requièrent du lecteur une reconstruction qui d’habitude s’accompagne d’une certaine satisfaction quand il arrive à décrypter ce qu’a dit le locuteur, l’écrivain. Antonio Duarte Calvo, docteur en Philosophie de l’Université Complutense de Madrid, avait raison quand il fit remarquer que les intentions communicatives du disert (comme de l’écrivain) sont reliées aux attentes, c’est-à-dire que celui qui véhicule un message (…) doit croire que son auditoire est capable de l’interpréter comme il prétend. Ce qui est tout autre du langage scientifique, qui doit être clair.

Il est important de signaler ici la valeur axiale et emblématique d’une étude de Juan Gabriel Vazquez « Historia de un malentendido : lecturas anglosajonas del Quijote”, publiée dans la Revue Cuadernos Hispanoamericanos (avril 2006). Mais plus encore, apprécier cette étude tout en comprenant les travaux des auteurs sur lesquels s’appuie son effort : Wystan H. Auden, Miguel de Unamuno (l’apogée des Lettres espagnoles au XXe siècle), Vladimir Nabokov, Lionel Trilling, James Joyce, Edward Riley, Milan Kundera, Octavio Paz, Jonathan Swift, Erasme de Rotterdam, Henry Fielding, etc. Quelques-uns des auteurs mis à contribution par Vazquez, mais très éloquents et suggestifs des tendances et contraintes culturelles de leur temps.

Il ne s’agit pas pour Vazquez de faire un quelconque procès si ce n’est de souligner l’idée qui apparait en filigrane dans son travail, à savoir : ce qu’ont facilité sur le plan de la création littéraire l’avertissement de Cervantes (inséré dans la dernière page de son roman) et la monarchie en place, à l’époque, en Espagne. Quand Vazquez prend les diverses interprétations du genre littéraire du Quijote face au fou rire que suscitent quelques épisodes (jugés cruels par certains écrivains), comme s’il y avait quelque part une incompréhension autour de la classification du roman, il est facile d’observer les déplacements de paradigmes. Dès lors, comment interpréter de manière courante ce qu’un auteur a dit ou écrit ?

El Ingenioso Hidalgo de la Mancha, le livre qui dans ses pages mêmes met en garde contre le plagiat récidivé de l’oeuvre n’arrête pas de faire des vagues, en tout cas du point de vue de genre littéraire. Agitée avec entêtement par Juan Gabriel Vazquez, la question du genre littéraire du roman de Cervantes résonne comme une cloche à l’angélus. Plus de quatre siècles après la sortie de ce roman, le commentateur pose la question, l’implicite : quel est le genre littéraire du Quijote ?

Vazquez en vient à la question de l’interprétation littéraire du roman cervantin en reconnaissant malgré tout qu’il n’existe pas deux lecteurs identiques du Quijote. À travers quatre siècles d’interprétation et de réinterprétation de ce roman, dit- il, les réactions de la critique ont été tellement diverses, qu’on a peine à croire parfois que l’on parle du même livre. Cette inclination est la même chez les héritiers ou descendants de Cervantes, cette sous-espèce humaine que sont les romanciers, comme les appelle Vazquez. Celui-ci distingue ce qu’il appelle l’esprit d’avant-garde (de Miguel de Cervantes) de celui du commun des lecteurs. L’esprit d’avant-garde serait celui qui a permis au héros de la bataille de Lepante de prendre une longueur d’avance sur son temps, au point d’avoir enchâssé la première réaction critique au Quijote dans le roman même ». L’esprit du commun des lecteurs serait celui que Cervantes veut que le lecteur adopte. C’est celui qui permet à Don Quijote et à Sancho d’avoir un échange linguistique étonnant, au début de la Seconde Partie du livre (1615). Clause nécessaire à l’intelligence est que l’esprit d’avant-garde et celui des lecteurs coïncident, mais ce qui mérite d’être partagé c’est l’esprit du commun des lecteurs. En effet, interrogeant Sancho sur l’opinion du public au sujet de ses aventures, ainsi que le commentaire fait sur ce qui est raconté dans la Première Partie (1605), celui-ci répond à Don Quijote : « Il y a diverses opinions. Certains disent : Fou, mais amusant ; d’autres, courageux, mais malheureux ; d’autres, courtois, mais impertinents ; et ici on discourt sur tant de choses que ni vous ni moi ne ferons de vieux os ».

Pour arriver à ce pacte sur l’esprit du commun des lecteurs qui comporte les dérives de l’interprétation courante du (ou des) message (s), le lecteur devra faire appel à sa compétence.

L’oeuvre de Cervantes, nous dit Vazquez, est vue par les lecteurs de différents siècles et de différentes époques comme une attaque de l’idéalisme, une attaque de la religion catholique, une allégorie du christianisme, une éloge des valeurs perdues, une satire des valeurs démodées.

Pour illustrer ce qu’il veut établir dans ses recherches, celui-ci recourt à deux positions extrêmes et opposées entre lesquelles voguent toutes les autres. Deux positions qui représentent, selon lui, les pires lectures du Quijote. L’une est la lecture religieuse : son notable représentant est Auden, pour qui Don Quijote était le portrait d’un chrétien dévot. Celui-ci, souligne Vázquez, suivait de près l’opinion de ce fanatique idéaliste qu’était Miguel de Unamuno (l’apogée des Lettres espagnoles au XXe siècle) qui voyait dans le Quijote une épique profondément chrétienne, allant même jusqu’à l’appeler « la Bible espagnole ». L’autre mauvaise interprétation est venue d’un des lecteurs les plus fins de tous les temps, Vladimir Nabokov qui a consacré une quarantaine de pages de son « Cours sur le Quijote » pour démontrer que le roman de Cervantes est un livre cruel, « le livre le plus amer et le plus barbare de tous les temps », et que cette cruauté est une ambiguïté (morale ou esthétique) de Cervantes, parce que le livre est immanent et vide. Nabokov ne comprend pas trop bien que ce livre inhumain, cet inventaire de tricheries et de tromperies qui sournoisement fait l’apologie des souffrances de ses personnages, puisse accrocher à ce point les lecteurs et, surtout, dans la pure tradition du roman.

(À suivre) Jean-Rénald Viélot

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