L’éducation nationale en Haïti : comateux bilan du ministre Pierre Josué Agénor Cadet au chapitre de l’aménagement linguistique

Il ne s’agit pas d’un poisson d’avril, qu’on se le dise : « Un an après sa nomination, le ministre Pierre Josué Agénor Cadet se dit satisfait de ses réalisations ». Au pays des approximations et du virtuel, « Le ministre de l’Éducation nationale et de la formation professionnelle, Pierre Josué Agénor Cadet, a dressé, le jeudi 22 mars 2018, un bilan positif des travaux réalisés au cours des douze derniers mois de son mandat. Le titulaire du MENFP a vanté ses réalisations qui, dit-il, dépassent son espérance ».

Fidèle à une toujours étonnante tradition d’autosatisfaction ministérielle, Pierre Josué Agénor Cadet a, en effet, dressé un extraordinaire bilan de son action et « présenté les principales réalisations de son administration » lors d’une entrevue.

Ces réalisations sont principalement de l’ordre des infrastructures : inauguration et réhabilitation d’écoles et construction de nouveaux lycées, puisque « 50 écoles [sont] en construction et/ ou réhabilitation dans les dix départements géographiques du pays, cinq sont déjà achevées (…) ». Les réalisations annoncées sont également de l’ordre de la gestion financière du ministère –gestion curieusement assimilée à la « gouvernance » : « Au niveau de la gouvernance, environ cinq milliards de gourdes ont été dépensées pour éponger les dettes envers les écoles et les enseignants dans le cadre du PSUGO et du PRONEC, pour plusieurs années d’arriérés ». On notera, au passage, que le PSUGO est toujours opérationnel en dépit des scandales de corruption tèt kale qu’il a engrangés (voir l’article du 30 juin 2016 de Charles Tardieu, « Le Psugo, une des plus grandes arnaques de l’histoire de l’éducation en Haïti »).

Le bilan excentriquement positif du ministre Pierre Josué Agénor Cadet s’étend aussi à d’autres sphères, notamment celle « de la lutte contre la corruption à tous les niveaux dans le système », sans que l’on sache précisément en quoi consiste cette corruption et de quelle manière elle est combattue… Par ailleurs, le ministère de l’Éducation a travaillé « au renforcement de l’Unité de système d’information (USI), de la base de données du MENFP (…) », ce qui aurait permis d’identifier « 35 000 agents (…) dont 27 000 enseignants ». Mais ce volet du bilan ne renseigne pas sur la qualification de ces enseignants et encore moins sur l’utilisation du créole et/ou du français en salle de classe.

L’Inspection générale du ministère de l’Éducation fait état de « l’élaboration et la mise à disposition du premier document du plan décennal [d’éducation et de formation] 2017-2027 », document qui se voudrait majeur dans l’orientation de l’action du ministre Pierre Josué Agénor Cadet. Or ce document, « mis à disposition » (des enseignants et dans quel cadre ?), demeure l’un des mystères les mieux gardés de la gouvernance de Pierre Josué Agénor Cadet. À propos du plan décennal d’éducation et de formation2017-2027, nous avons publié deux articles dans Le National : celui du 19 janvier 2018, « Plan décennal d’éducation et de formation » en Haïti : inquiétudes quant à l’aménagement du créole et du français dans le système éducatif national » ; et celui du 26 janvier 2018, « Plan décennal d’éducation et de formation » en Haïti : la montagne va-t-elle encore accoucher d’une souris ? ». Dans ces articles, nous avons mis en lumière la valse des « réformes » et des « plans » mis en place depuis nombre d’années sans qu’il n’y ait nécessairement de lien entre eux. Nous y avons surtout démontré l’inanité de l’annonce du Plan décennal d’éducation et de formation 2017-2027 qui, selon les données fournies jusqu’ici par le ministère de l’Éducation, évacue sans état d’âme l’impératif de l’aménagement de nos deux langues officielles dans le système éducatif national.

Ainsi, dans le secteur éducatif, nous n’en sommes pas au premier « plan » : depuis 1996 le pays a connu le PNEF (Plan national d’éducation et de formation, 1997) ; la SNA-EPT (Stratégie nationale d’action/ Éducation pour tous, 2008) ; le GTEF (Groupe de travail sur l’éducation et la formation, 2009-2010) et le Plan opérationnel 2010-2015. Ces différentes initiatives, en plus de consigner l’analyse diagnostique du système éducatif national, ont eu, entre autres, le mérite de proposer des recommandations tournées vers l’avenir. Par exemple, parmi les 33 recommandations du GTEF qui n’ont pas été mises en application depuis 2010 figure la « Recommandation no 5 » : elle propose de « privilégier le créole comme langue d’apprentissage dans les deux premiers cycles de l’École fondamentale et [de] rendre l’écolier fonctionnel dans les deux langues officielles du pays dès la fin du deuxième cycle fondamental. »

C’est précisément au chapitre de l’aménagement linguistique que le bilan 2017 du ministère de l’Éducation nationale s’avère le plus comateux, le plus maigre. Or l’aménagement des deux langues officielles du pays, le créole et le français, demeure au coeur de l’appropriation des savoirs et des connaissances dans la totalité du système éducatif national : c’est par la langue et dans la langue que s’effectue pareille appropriation, et il est inconcevable que l’on puisse envisager une éducation de qualité en Haïti en dehors de l’aménagement linguistique. Dans un article paru le 23 novembre 2017 dans Le National, « Politique linguistique éducative en Haïti : retour sur les blocages systémiques au ministère de l’Éducation nationale », nous interrogions en ces termes l’action du ministre Pierre-Josué Agénor Cadet : « le seul mince indice public récent dont on dispose au chapitre de la politique linguistique éducative est la déclaration d’avril 2017 de Pierre-Josué Agénor Cadet relative à la mise en oeuvre des 26 points de sa feuille de route, consistant notamment à « Entreprendre des politiques d’aménagement éducatif et linguistique, en vue de parvenir à un bilinguisme créole/français équilibré, et de promouvoir le multilinguisme dans le pays » (voir également Robert Berrouët-Oriol : « Plaidoyer pour la création d’une Secrétairerie d’État aux droits linguistiques en Haïti », Le National, 17 avril 2017). On aura noté que ces « politiques d’aménagement éducatif et linguistique » ne figurent pas du tout dans le bilan 2017 du ministère de l’Éducation nationale.

Au chapitre de l’aménagement des deux langues officielles du pays dans le système éducatif national, le bilan 2017 du ministère de l’Éducation nationale affiche donc un monumental échec, qui semble présager le renforcement durable du naufrage amplement diagnostiqué de l’École haïtienne. Faut-il le rappeler ? Malgré l’annonce des 26 points de sa feuille de route en avril 2017, le ministre Pierre-Josué Agénor Cadet n’a toujours pas doté son ministère d’une politique linguistique éducative et encore moins de mesures transitoires dans le domaine linguistique (voir notre texte paru dans Le National du 14 novembre 2017, « Politique linguistique éducative en Haïti : surmonter l’inertie, instituer l’aménagement simultané du créole et du français »).

L’échec, systémique, qui se dégage du bilan 2017 du ministère de l’Éducation nationale quant à l’aménagement des deux langues officielles du pays dans le système éducatif traduit bien, il importe de le préciser, une carence de vision de la mission de l’éducation en Haïti couplée à l’absence de leadership de l’État dans le champ linguistique. Dans notre article paru le 23 novembre 2017 dans Le National, « Politique linguistique éducative en Haïti : retour sur les blocages systémiques au ministère de l’Éducation nationale », nous l’avons clairement exposé. De manière générale, depuis l’arrivée de Pierre Josué Agénor Cadet au poste de ministre de l’Éducation nationale en mars 2017, la gouvernance de ce ministère s’apparente, au plan linguistique, à un parcours du combattant plus ou moins aphone, voire dyslexique, oeuvrant sur une peau de chagrin. Cette gouvernance est caractérisée par l’absence d’une claire pensée éducative soudée à l’impératif de l’aménagement des deux langues officielles du pays dans l’École haïtienne. Depuis plusieurs années il est attesté que les décideurs politiques n’ignorent pas de manière absolue combien est centrale la question de la politique linguistique éducative en Haïti comme l’illustre la tenue, en décembre 2015, d’« Un atelier de travail sur l’aménagement linguistique » au ministère de l’Éducation alors dirigé par le ministre « tèt kale » Nesmy Manigat. Mais les hypothétiques résultats de cette activité ne sont pas connus du public : aucun bilan officiel n’a été diffusé sur le site du ministère de l’Éducation depuis décembre 2015.

Est-il aujourd’hui concevable que le ministère de l’Éducation nationale présente un bilan annuel de son action en faisant totalement l’impasse sur l’impératif de l’aménagement de nos deux langues officielles ? Il faut savoir que l’impérative nécessité de l’aménagement linguistique dans le système scolaire haïtien a fait l’objet de plusieurs études, générales et sectorielles. La plus proche de nous, en une démarche globale, est un document du ministère de l’Éducation nationale, « L’aménagement linguistique en salle de classe – Rapport de recherche » (Ateliers de Grafopub, 2000 ; voir à ce sujet Fortenel Thélusma : « Analyse d’une étude commanditée par le MENJS en 1999 : « Aménagement linguistique en salle de classe », juillet 2017). Dix-huit ans après sa parution, les recommandations de cet important rapport de recherche, demeurées sans suites connues du public, sont d’une radicale actualité.

En dépit de son ineffable cocorico (« Le titulaire du MENFP a vanté ses réalisations qui, dit-il, dépassent son espérance »), le ministre Pierre Josué Agénor Cadet n’a pas accompli l’un des plus importants mandats consignés dans sa feuille de route, celui, précisément, qui a trait à l’aménagement linguistique dans le système éducatif national.

L’observation des faits ainsi que l’analyse des rares données accessibles sur la configuration démolinguistique d’Haïti confirment que l’État haïtien, en dépit du caractère massif de la demande scolaire à l’oeuvre dès les années 1964-1968, affiche un lourd déficit de vision et de leadership dans le domaine linguistique au pays. De manière plus précise, au ministère de l’Éducation nationale, nous sommes en présence d’une sous-culture de l’immobilisme et du statu quo traduisant une dommageable absence de vision linguistique et de volonté politique d’agir en matière de politique linguistique éducative. Il faut en prendre toute la mesure puisque l’État haïtien, jusqu’ici, n’a ni élaboré ni adopté un énoncé de politique linguistique nationale ciblant nos deux langues officielles et qui devra donner lieu à l’adoption de la première loi contraignante d’aménagement linguistique au pays.

Robert Berrouët-Oriol

Linguiste-terminologue

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