Le parcours littéraire et politique d’Aimé Césaire analysé à travers des lunettes négritudistes

La négritude était-elle vraiment une forme de racisme anti-raciste, comme le prétendait Jean-Paul Sartre ? On peut quand même s’entendre que ce fut un mouvement à la base d’affirmation culturelle et politique des peuples noirs. Il s’agissait de libérer le noir de ses complexes d’infériorité. D’ailleurs, le chemin de la dignité du peuple noir est la thématique centrale du Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire. Césaire y aborde la condition de l’homme ou de la femme noire dans un monde où les valeurs européocentristes sont dominantes.

Il faut, d’entrée de jeu, établir la différence entre la négritude césairienne et celle de Léopold Sédar Senghor. Césaire était contre une Négritude institutionnalisée, vu que c’était une production collective. Les deux étaient certes influencés par des auteurs afro-américains comme Langston Hughes, Claude Mac Kay. Mais, contrairement à Senghor qui voulait racialiser la Négritude (« l’émotion est nègre, comme la raison hellène »), Césaire en faisait plutôt un outil de combat contre toutes formes de domination. Donc, la critique de Jean Paul Sartre par rapport à la négritude comme un « racisme anti-racisme » ne concernait pas vraiment Aimé Césaire, mais plutôt Senghor.

Laissez-moi expliquer un peu la position de Sartre : « La négritude apparaît comme le temps faible d’une progression dialectique : l’affirmation théorique et pratique de la suprématie du Blanc est la thèse ; la position de la négritude comme valeur antithétique est le moment de la négativité. Mais ce moment négatif n’a pas de suffisance par lui-même et les Noirs qui en usent le savent fort bien ; ils savent qu’il vise à préparer la synthèse ou réalisation de l’humain dans une société sans races. Ainsi la négritude est pour se détruire, elle est passage et non aboutissement, moyen et non fin dernière », écrivait-il dans « Orphée noir ».

Césaire était plutôt pour un point de vue novateur de l’identité nègre. Contre l’aliénation culturelle du monde noir, il encourageait une dynamique de résistance contre l’assimilation. C’était un Césaire contre le métissage, contrairement à Senghor. Mais, y-a-t-il vraiment une unité anthropologique entre tous les peuples noirs ? Césaire a eu la réponse à cette question sur le sol haïtien suite à l’invitation d’un ami du poète surréaliste André Breton. Je veux parler de Pierre Mabille, conseiller culturel à Port-au-Prince à l’époque. Césaire fit un séjour de sept mois en Haïti en 1944. Passionné de l’histoire d’Haïti, il a glorifié certains héros de la révolution haïtienne anti-esclavagiste, anti-raciste et anti-colonialiste dans des ouvrages intéressants ( Toussaint- Louverture, 1962 ; La Tragédie du roi Christophe, 1964). Selon Césaire, c’est en Haïti que « la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité » (1983 : 24). Sa découverte des héros de l’indépendance haïtienne lui a fait comprendre la nécessité pour que le monde nègre puisse mettre en valeur un patrimoine historique, politique et culturel commun.

Petite parenthèse. Avec Haïti, Césaire a eu également des controverses. Je pense aux vives discussions entre Césaire et Dépestre sur la nécessité d’une littérature nationale. Césaire a traité notre compatriote Dépestre de poète aliéné.

Aimé Césaire était une grande figure politique martiniquaise. Membre du parti communiste français (PCF), il expliquait dans Pourquoi je suis communiste qu’il veut « travailler à la construction d’un système fondé sur le droit à la dignité de tous les hommes sans distinction d’origine, de religion et de couleur ». Il a eu le courage de dénoncer le double langage des membres du PCF par rapport aux crimes de Staline. Fondateur du Parti progressiste martiniquais (PPM), il optait pour la départementalisation de la Martinique. Il fut l’un des principaux rédacteurs de la loi de 1946 sur la départementalisation des anciennes colonies. Il a été critiqué par la gauche martiniquaise plutôt indépendantiste.

Césaire a eu un parcours littéraire intéressant. En 1947, il crée la revue Présence africaine. En 1948 paraît l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache, qui consacre le mouvement de la « négritude ». En 1950, il publie le Discours sur le colonialisme, où il fait le lien entre nazisme et colonialisme. Je cite Césaire :

« Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il le vitupère, c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation contre l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique […] ».

Dans son discours sur la Négritude en 1987 prononcé à l’Université internationale de Floride, il fait comprendre que la « Négritude résulte d’une attitude active et offensive de l’esprit. Elle est refus, je veux dire refus de l’oppression. Elle est combat, c’est-à-dire combat contre l’inégalité. Elle est aussi révolte. Mais alors, me direz-vous révolte contre quoi ? Autrement dit, la Négritude a été une révolte contre ce que j’appellerai le réductionnisme européen ».

Durant tout son parcours politique, Aimé Césaire a été influencé par une volonté de mettre la culture à la portée du peuple et de valoriser les artistes du terroir. Toutefois, le parcours politique d’Aimé Césaire est, selon certains, de loin le reflet du mouvement de la négritude. C’était un chef politique qui s’est laissé influencé par les projets de la Métropole française. Il était plutôt assimilationniste, autonomiste, mais pas vraiment indépendantiste. Est-ce qu’il était vraiment à l’écoute du désir d’émancipation totale de son peuple ? Pour certains, non !

Césaire n’était pas fidèle à la « négritude », comme espace politique d’expression « identitaire », exprimant le refus total de toutes formes de domination politique ou d’exploitation économique.

La trajectoire littéraire et politique de Césaire n’est pas sans contraste : la lutte pour la reconnaissance littéraire ou identitaire devrait être en harmonie avec une lutte pour l’indépendance dans le champ politique.

En guise de conclusion

Il faut rappeler que le mouvement négritude s’inscrivait dans un mouvement plus vaste de la « Renaissance noire », né aux États- Unis, et qui a eu aussi un certain écho en Haïti. En effet, en 1928, Jean Price- Mars, ethnologue haïtien, publiait Ainsi parla l’oncle pour prôner un retour à l’Afrique. Soyons-nous mêmes le plus que possible ! Le mouvement négritude a eu le mérite de faire entrer le patrimoine oral nègre dans le patrimoine littéraire universel.

Je dois également rappeler que Césaire était un homme de controverses : très radical dans le champ littéraire en ce qui concerne la mise en valeur des potentialités culturelles des peuples noirs pour combattre l’aliénation culturelle ; mais très assimilationniste dans le champ politique quand on sait son rôle clé dans la dynamique de faire des colonies antillaises de départements français d’Outre-Mer. De là, on pourrait comprendre son amour pour le héros haïtien Toussaint Louverture, mais peut-être pas ou peu pour Jean-Jacques Dessalines. Le mot « indépendance pour les Antilles » n’a jamais été évoqué dans les différents discours de Césaire à l’Assemblée nationale.

Son côté paradoxal, -que ce soit dans ses poèmes engagés ou dans ses écrits qui relatent sa passion pour l’histoire de l’indépendance haïtienne, et dans son parcours politique revendiquant plutôt une sorte d’autonomie- était peut-être (c’est une hypothèse) à la base de ce nouveau mouvement connu sous le nom de la « créolité » ayant consacré une sorte de rupture avec la négritude que représentait Césaire. Ces jeunes de la « créolité » critiquaient le manque d’articulation entre le dire et le faire de Césaire : son manque d’intérêt pour les langues locales, notamment le créole, également pour son refus du métissage et de l’indépendance des Antilles, etc.

Pour finir, je dois rappeler que Jean-Paul Sartre avait déjà posé le problème de l’aliénation linguistique du mouvement de la négritude : comment vouloir mettre en valeur une culture ou une littérature authentiquement nègres en français ? Je cite Jean-Paul Sartre : « (…) comme les mots sont des idées, quand le nègre déclare en français qu’il rejette la culture française, il prend d’une main ce qu’il repousse de l’autre, il installe en lui, comme une broyeuse, l’appareil-à-penser de l’ennemi » (Sartre, 1948 : XVIII).

Ricarson Dorcé

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