La place des femmes dans l’art contemporain en Haïti

Les intervenantes. De g. à dr. : Elizabeth Pierre-Louis Augustin, Katelyne Alexis,

Marie-Louise Fouchard, Pascale Faublas,

Françoise Hazel Valerie Noisette, Lilika Papagrigoriou.

 

En un clin d’oeil, à la journée du 8 mars, « Les Jeudis de l’art contemporain » a fait une place de choix aux femmes dans sa série de rencontres mensuelles. Anecdotes, inspirations, coup de gueule ont pris place dans ce panel où sept femmes discutaient de « La présence féminine dans l’art contemporain ».

Depuis quelque temps, l’hôtel Villa Kalewès est devenu un rendez-vous de routine pour les artistes et amateurs d’art qui s’y retrouvent pour réfléchir sur leur domaine d’activité, de même que pour de nombreux curieux, motivés par le désir de découvrir les oeuvres des artistes contemporains. Ce concept d’activité dénommé « Les jeudis de l’art contemporain » est organisé tous les derniers jeudis du mois. La dernière édition en date, la 6e, a eu lieu jeudi 29 mars dernier et avait la particularité de proposer une affiche composée exclusivement de femmes.

Elles sont plasticiennes, peintres, sculpteuses, décoratrices d’intérieur. De gros noms comme Valérie Noisette, Marie-Louise Fouchard, Pascale Faublas. Des artistes émergents, dont Françoise Hazel et Katelyne Alexis. Il y avait également une étrangère, Lilika Papagrigoriou, de nationalité grecque. Autant se rendre compte de toute la diversité qui caractérise ce panel de discussion, placé sous la modération de Elizabeth Pierre-Louis Augustin, docteur en sociologie démographique. La thématique de la soirée était « La présence féminine dans l’art contemporain ».

Vocation

D’emblée, les discussions s’ouvrent sur une question lancée par la modératrice : « Comment faire l’équilibre entre sa vie privée et ses activités artistiques lorsqu’on est femme artiste ? » Marie- Louise Fouchard est la première à réagir avec un ton sentencieux : « Être artiste c’est un choix, c’est même une vocation. Parfois ça va à l’encontre de nous. »

Pour expliquer le poids de cette double vie professionnelle et familiale, Mme Fouchard revient sur ses débuts dans l’art. Exilée à l’âge de 4 ans au Canada avec ses parents, elle a fait des études en art plastique à l’Université de Montréal. De retour en Haïti en tant qu’artiste, elle s’est heurtée à bien de difficulté pour se faire une place dans les galeries d’art du pays, au point de délaisser son métier à un moment donné, pour gagner sa vie en faisant d’autres activités en parallèle. D’autant qu’elle est mariée très jeune. « C’est encore plus compliqué quand on a des enfants à s’occuper », soupire-t-elle, avant de se résoudre au fait que ce sont des étapes de sa carrière

Militance

L’expérience de Pascale Faublas est quelque peu différente. Autodidacte, elle est entrée dans le monde artistique par l’artisanat. Au fil des années, elle varie ses créations, se spécialise dans la peinture et est arrivée jusqu’à ouvrir une galerie à Pétion-Ville, puis à Jacmel. Si Mme Faublas se réjouit aujourd’hui d’avoir toujours pu vivre de son art, elle ne décrit pas pour autant son parcours comme un long fleuve tranquille. Elle se rappelle avoir été obligée de décliner plusieurs opportunités de résidences artistiques à l’étranger, soucieuse de remplir ses « devoirs de mère ».

Ce dont elle est peut-être particulièrement fière, c’est d’utiliser l’art comme un moyen de militer pour les droits des femmes. D’ailleurs, ses débuts coïncident avec l’émergence du mouvement féministe haïtien par la grande marche pour la revendication des droits des femmes à laquelle elle a participé dans les années 86. Elle est très sollicitée en tant qu’artiste et féministe par les organisations féministes pour son engagement.

Mme Faublas s’est félicitée des avancées réalisées dans le secteur, notamment grâce au travail de plusieurs artistes pionnières, dont Sasha Hubert, Luce Turnier — passées en revue dans une projection — qui ont contribué à changer l’image de « peintres du dimanche » collée péjorativement aux femmes, en proposant des peintures assez osées pour leur époque. « Aujourd’hui, il n’y a pas lieu de catégoriser les artistes hommes et femmes en fonction du sexe » se réjouit-elle. Mais les inégalités persistent sur le marché de l’art. Un fait qu’elle dénonce : « valeur esthétique égale, un tableau réalisé par une femme se paie moins cher que celui d’un homme ». Et de pousser un coup de gueule : « Il n’y a pas assez d’oeuvres féminines dans les galeries en Haïti. Il faut que ça change et nous devons agir sur cette réalité ! »

Résistance

Évidemment, il existe des barrières sociales, économiques et culturelles dans le milieu de l’art comme dans tous les secteurs de notre société. C’est pour les contourner en quelque sorte que Katelyne Alexis a intégré « Nou pran Lari a », un mouvement artistique et social qui fait la promotion du travail des artistes issus des quartiers populaires. En compagnie de son mari, elle pratique la peinture, la sculpture et développe l’art de récupération. Elle raconte aussi avoir participé au cours de ces dernières années à des expositions collectives dont Ghetto Biennale où ses oeuvres ont été admirées et achetées, ajoutant : « J’ai fait la rencontre de plusieurs grands artistes qui m’ont beaucoup inspiré ».

Sa présence même à cette soirée est un témoignage indiquant jusqu’où son art peut l’emmener. « Il faut avoir beaucoup de résistance pour être artiste. Il faut accepter de souffrir », souffle-t-elle, réitérant son rêve de voir ses oeuvres exposées un jour dans une galerie.

Liberté

Pendant une longue partie de sa vie, Lilika Papagrigoriou a également porté cette souffrance quand il fallait « prendre la décision de devenir artiste et de [m]’engager. » Elle est pour beaucoup sa source de créativité et se reflète dans ses peintures. Comme si elle se livrait à une lutte intérieure pour se défaire de l’éducation de ses parents. Née en Grèce, elle aura choisi de vivre pleinement son art en s’installant en Haïti, terre de liberté. « Pour moi, ici c’est la liberté ou la mort », clame-t-elle dans un français approximatif. Elle soutient à la fin qu’elle ne veut plus se cantonner dans une posture de « femme victime » et appelle les femmes à se mettre ensemble pour surmonter les défis présents.

Leadership

C’est en cela que le leadership féminin peut-être très utile dans le secteur. Et Françoise Hazel se réjouit déjà que le nombre de femmes accédant à la tête des institutions culturelles et artistiques dans le pays soit augmenté, en citant en exemple la FOKAL et le Centre d’Art. Décoratrice d’intérieur, elle plaide pour création d’espaces de discussions et de débouchées pour les femmes. Car, elle comprend que le travail de ces institutions privées ne remplace pas la responsabilité de l’État dans le développement du secteur culturel et l’encadrement des artistes globalement : « Je souhaite que les institutions publiques davantage dans la culture. Cela peut contribuer à projeter une meilleure image du pays. Pourquoi autant de budget pour organiser le carnaval, mais pas un sou pour se procurer des tableaux pour la décoration les bureaux publics ? »

Futur

« Je veux qu’on change le discours sur les femmes. Je veux voir plus de femmes représentées dans les expositions en Haïti et à l’étranger. » En attendant que tout cela se mette en place, Valérie Noisette, pragmatique, suggère à ses collègues de profiter des opportunités offertes par la technologie, en renforçant leur présence sur les réseaux sociaux, créant leur propre galerie virtuelle pour donner de la visibilité à leurs créations et établir une connexion avec un public international et ainsi gagner de nouveaux clients. Pour sa part, elle promet de continuer, en tant que créatrice, de continuer à apporter sa contribution pour faire bouger les choses.

En organisant cette soirée qui a simultanément mis en valeur les talents des ces femmes artistes par une exposition de leurs oeuvres des artistes, l’équipe des Jeudis de l’art contemporain, selon Allenby Augustin, entendait ainsi « donner un coup de projecteur au travail des femmes dans le milieu de l’art contemporain et encourager la création féminine ».

Obed Lamy

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