La dette comme instrument du terrorisme ?

Il n’est plus à démontrer que la dette est une pratique terroriste, peut-être la pire. Mais, c’est quoi le terrorisme ? Plusieurs facteurs peuvent être mobilisés pour définir ce terme. L’usage de ce dernier est souvent lié à des tractations politiques. Une pratique qui est classée parmi les actes terroristes suivant les intérêts géopolitiques et l’ordre social dominant. La même pratique peut être considérée comme terroriste ou non-violente suivant les enjeux sociopolitiques. Ainsi, de nombreux groupes traités de terroristes peuvent-ils être perçus comme des défenseurs des droits humains, des insoumis par rapport aux préjugés associés au lieu de naissance et à la pratique religieuse.

Quant à la dette, elle peut être vue comme un outil mondial visant à consolider le pouvoir des pays riches à l’égard des pays appauvris. Elle est le symbole d’une forme d’oppression économico-politique. C’est une pratique qui censure, aliène et fragilise l’avenir des générations futures. Quel bilan peut-on faire des pays anciennement colonisés, aujourd’hui de plus en plus appauvris et conduits à l’endettement ? La dette n’est-elle pas un mécanisme terroriste ? Quel est le fonctionnement de ce mécanisme ? Il n’y a pas mieux que le discours sur la dette de Thomas Sankara pour comprendre le mode de fonctionnement de cette pratique. Ce discours a été présenté et commenté par Jean Ziegler en février 2014 dans la collection dirigée par Frédéric Dufourg pour le compte des éditions ELYTIS.

Dès le départ, mentionnons que Thomas Sankara, né le 21 décembre 1949, a été tué le jeudi 15 octobre 1987, victime d’un coup d’État piloté à distance par les services secrets français et états-uniens. Une mort qui a mis beaucoup de gens sous le choc. Son discours sur la dette des pays africains prononcé le 29 juillet 1987 dans le cadre du sommet de l’Organisation de l’Unité africaine était un plaidoyer en faveur de la dignité et de la souveraineté. Cet homme intègre était contre toutes les formes de néocolonialisme et d’exploitation. Il voulait de nouveaux rapports entre le Nord et le Sud. Dans son discours, il a eu la force de remettre en question un système international permettant aux pays riches de s’enrichir davantage au détriment des pays en voie de développement endettés par le biais des mécanismes institutionnels mis sur pied au niveau global, dont le Fonds monétaire international (FMI) et le groupe de la Banque mondiale.

Son speech était à la fois très instructif et constant. Il était un jeune leader érudit et autonome dans sa pensée. Il avait un sens de créativité très poussé. Il prônait des pratiques d’équité, de justice sociale et de paix. Il était contre la course aux armements. Il encourageait le développement endogène : « Produisons ce dont nous avons besoin et consommons ce que nous, nous produisons au lieu d’importer ». C’était pour lui la seule façon de revendiquer un espace de vivre en toute liberté. Son allocution a mis en exergue les effets dévastateurs de la dette : la malnutrition, la misère abjecte, l’analphabétisme, les maladies contagieuses, le chômage chronique et persistant, etc. Moins de trois mois plus tard, il a payé de sa vie ce discours et plusieurs de ses camarades étaient également assassinés à Ouagadougou.

Il est un fait incontestable que la dette est un outil capable de fragiliser davantage la santé économique des pays dits sous-développés au profit des pays riches. Elle est l’expression la plus achevée de l’exploitation constituant le fondement de l’actuel ordre des choses existant. Elle contribue à rendre les États du Sud soumis aux caprices du système monétaire et financier international. Pour avoir accès à de nouveaux crédits, les pays débiteurs sont condamnés à respecter les exigences d’un « programme d’ajustement structurel ». Ce dernier vise, dans la mesure du possible, à dénationaliser le secteur public et, du coup, à permettre aux structures privées transcontinentales de prendre possession de l’économie locale. Autrement dit, la dette est une forme de pratique terroriste. Sinon, pourquoi le Fonds monétaire International n’envisage jamais d’effacer l’intégralité de la dette des pays les plus appauvris de la planète ? N’est-ce pas pour consolider la dépendance de certains peuples par rapport aux principales puissances économiques mondiales ?

Pour bien expliquer la structure de la dette, Thomas Sankara a jugé bon de remonter à ses origines : « Les origines de la dette remontent aux origines du colonialisme. Ceux qui nous ont prêté de l’argent, ce sont eux qui nous ont colonisés. Ce sont les mêmes qui géraient nos États et nos économies… Nous sommes étrangers à cette dette. Nous ne pouvons donc pas la payer ». La structure de la dette est dynamique. Elle subit sans cesse des transformations : « La dette c’est encore le néo-colonialisme ou les colonialistes qui se sont transformés en “assistants techniques”. En fait, nous devrions dire en assassins techniques. Et ce sont eux qui nous ont proposé des sources de financement, des “bailleurs de fonds”. Un terme que l’on emploie chaque jour comme s’il y avait des hommes dont le “bâillement” suffisait à créer le développement chez d’autres. Ces bailleurs de fonds nous ont été conseillés, recommandés. On nous a présenté des dossiers et des montages financiers alléchants. Nous nous sommes endettés pour cinquante ans, soixante ans et même plus. C’est-à-dire que l’on nous a amenés à compromettre nos peuples pendant cinquante ans et plus ».

Ceci dit, la dette est contrôlée par l’impérialisme et elle soumet le développement des pays du Sud à des principes qui sont contraires à leur réalité. C’est en ce sens que Thomas Sankara a proposé aux leaders du tiers-monde d’agir collectivement contre les conséquences ravageuses de la dette. Selon lui, les chefs d’État du tiers-monde ne doivent pas chercher individuellement des solutions au problème de la dette. « Ceci, pour éviter que nous allions individuellement nous faire assassiner ». En outre, les peuples du tiers-monde doivent s’organiser contre cette arme de destruction massive. Cette organisation doit également prendre en compte les revendications des masses populaires des pays du Nord. Pour Sankara, « les masses populaires en Europe ne sont pas opposées aux masses populaires en Afrique. Ceux qui veulent exploiter l’Afrique sont les mêmes qui exploitent l’Europe. Nous avons un ennemi commun ». Autrement dit, l’éducation populaire est fondamentale dans ce processus afin que les masses populaires (qu’elles soient du Nord ou du Sud) puissent résister de façon lucide et, du coup, acquérir le pouvoir de faire face à l’exploitation économique dont elles font l’objet.

Au final, les peuples du Sud doivent de plus en plus conscients de leur droit face aux exploiteurs : « Nous ne pouvons pas rembourser la dette parce que nous n’avons pas de quoi payer. Nous ne pouvons pas rembourser la dette parce que nous ne sommes pas responsables de la dette. Nous ne pouvons pas payer la dette parce qu’au contraire, les autres nous doivent ce que les plus grandes richesses ne pourront jamais payer, c’est-à-dire la dette de sang. C’est notre sang qui a été versé », martelait Thomas Sankara le 29 juillet 1987 devant les chefs d’État africains dans l’immense Africa Hall d’Addis- Abeba.

Ricarson Dorcé

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