Génie du livre, Signet ARAKA 2018

Cette année nous entamons la quatrième édition du concours « Génie du livre ». Le thème de cette session va durer de mars à juin 2018 : « Un peuple qui vient de produire Jacques Roumain ne peut pas mourir ».

Félicitations pour être au nombre des participants à ce concours « Le génie du livre ». Le livre est un moyen d’évasion, outil de partage généreux, il joue un rôle social de par le pacte de confiance établi entre le lecteur et l’auteur. Sa transmission d’émotion se fait dans les deux sens. Le livre est un élément essentiel dans la mémoire culturelle d’un peuple. Le livre est magique et la lecture évolutive. En entrant dans l’univers de l’écrivain, nous enrichissons notre imaginaire. Le livre peut être la meilleure des thérapies, le meilleur complice. Il est un témoin de notre résistance identitaire. Pourtant, nous ne sommes arrivés que récemment, au début du XIXe siècle, à des publications écrites (1804, déclaration de notre indépendance). Peuple à littérature jeune débutant avec Antoine Dupré et Juste Chanlatte, puisqu’un esclave n’est pas censé savoir lire ni écrire. Issus de métissages multiples et riches de culture pérenne à cause de ou grâce à ce métissage et de ces aléas, nous sommes porteurs d’un imaginaire nourri de résilience et de révolte. Habitants d’une ile, notre créativité est l’outil de nos évasions et de nos voyages immobiles.

Un événement pareil à celui d’aujourd’hui est un hommage à nos ancêtres venus d’Afrique ; ce continent qui au bout de ses raisonnements a le premier fait référence à une parole de Dieu par son écriture que Champollion a décryptée et que l’Occident appelle hiéroglyphe. De la lignée des plus grands astronomes, notre accès aux livres est difficile en Haïti. Nous avons peu de bibliothèques et pas de salon littéraire. Les bons auteurs ne sont pas toujours accessibles, malgré une profusion de publications annuelle. D’enrichissants manuscrits dorment dans les tiroirs faute de maisons d’édition ou de mécènes. Les choses de l’esprit trouvent accidentellement preneurs. Le lecteur fait le tri en se fiant au résumé de la quatrième de couverture, puisque nous manquons de critiques littéraires crédibles ou parce que ceux-ci n’ont pas accès aux médias. Le livre n’occupe guère la meilleure place dans une société de plus en plus dépendante des ruisseaux sociaux et de futilités. Notre ministère de la culture est le parent pauvre des gouvernements. Les médias ont peu ou pas d’émission culturelle. Ceci est déplorable et pourtant, notre sensibilité nous porte vers les belles lettres et le savoir. Des lecteurs chevronnés comme vous, mes filleuls, constituent une élite. Vos voyages à travers les livres vous dotent de richesse académique, mais ils font de vous des êtres d’amour, de tolérance, doués de curiosité intellectuelle, de générosité et d’humanisme, militant pour une justice sociale et un bien-être populaire. Vous apprenez à connaitre l’histoire de votre pays, à être fiers d’être de cette ile de toutes les misères et de tous les miracles. Votre pensez vos choix afin de prendre les décisions favorables à la relève de la dignité d’Haïti. Vous êtes cette sève nouvelle qui nourrit l’espérance d’une nation.

Cela explique le choix cette année de Jacques Roumain comme écrivain phare. Né dans l’aisance d’une famille mulâtre, il est le petit-fils du Président Tancrède Auguste. Il fréquente les milieux scolaires et académiques sophistiqués. Qu’est-ce qui porte ce jeune homme à s’intéresser aux gens du peuple, à faire partie de la « Revue indigène », à s’éloigner de son milieu social, à défendre sa culture et la religion Vodou contre les protagonistes de la « Campagne antisuperstitieuse » qui fut une insulte à nos acquis de peuple libre ? L’amour.

Jacques Romain vit en accord avec la révolution sociale qu’il prône. Il fonde le « Bureau d’Ethnologie de Port-au-Prince » et la « Ligue de la jeunesse haïtienne ». Il sympathise avec le parti communiste. Décédé jeune il laisse peu d’écrits, parmi lesquels « Gouverneurs de la rosée », une publication posthume. Pourquoi Romain est-il si remarquable ? Pourquoi est-il traduit en plusieurs langues ? La saveur de son lyrisme ou l’amour que l’auteur y fait fleurir dans ce terroir dont il chante le paysage ? Son langage succulent jouant avec les mots écrit dans une originalité haïtienne : « C’est la que les arbres ont jouqué… » ? Son nationalisme, sa constance dans l’espoir ou la quête de dignité dans la misère que sur la couleur locale déprimante de réalisme ? Romain n’est pas un regardeur, mais un militant à la présence active dans son oeuvre. Le lecteur se laisse emporter et fantasme en lisant l’idylle d’Annaïse et de Manuel. Cette écriture poétique émeut les plus réticents. On se délecte de son ampleur et de sa cadence musicale : « Manuel se trouvait au bas d’une sorte d’étroite coulée si embarrassée de lianes qui tombaient des arbres par paquets déroulées ».

Cet écrivain au succès international a des valeurs d’éthique, d’amour, de justice et d’empathie. Il pose des actes en accord avec ses convictions. Encore aujourd’hui, il est une figure de proue de notre littérature. Son héritage est une constance d’espoir dans les moments arides. Une témérité à défier la misère et un refus de baisser les bras dans l’adversité. Si vous avez un but, structurez votre rêve dans la discipline, persévérez et vous trouverez l’eau.

Mes chers filleuls, vous avez lu Jacques Roumain et Jacques Stephen Alexis, puis-je encore vous orienter dans le choix d’auteurs à visiter soit pour leur érudition ou la rectitude de la syntaxe ? Vous signaler quelques-uns à consulter : Stendhal, René Depestre, Jean Fouchard, Roger Gaillard, Jean Marie Théodat, de René Philoctète, Yanick Jean, Victor Hugo, Franketienne, Gérard Barthelemy, Georges Corvington, Jean D’Ormesson, Marguerite Yourcenar, Henry Troyat, Phillipe Sollers, St. Exupèry, Dominique Bonna, Jean Claude Fignolé, Alain Turnier, Michel Soukar, Charles Dupuy, Georges Michel, Georges Anglade, Stéphane Zweig, Romain Gary, André Malraux, Laure Adler, Simone de Beauvoir, Georges Sand, Fréderic Lenoir, Carmelle St. Gérard Lopez, Geneviève Gaillard, Marie Alice Théard, etc. ; sans oublier la fabuleuse collection des Éditions Fardin, si vous les rencontrez sur les étagères d’une bibliothèque, d’une librairie, ou au détour d’un hasard heureux ?

Tout en remerciant Signet ARAKA, ce club littéraire composé de jeunes talentueux et téméraires, pour avoir fait choix de moi comme marraine de cette quatrième édition, je vous souhaite bonne chance !

Respect.

Marie Alice Théard

(IWA/ AICA)

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