« Douces déroutes » ou chronique d’une urbanité incandescente !

Douces déroutes, le dernier roman de Yanick Lahens est la chronique à la fois émouvante et somptueuse d’une cité grosse de ses avatars les plus tragiques. Le lieu nous est familier : il s’agit de Port-au- Prince. Une ville à l’asphalte fertile où germent toutes les aventures. Un lieu où la mort peut toujours pointer, au détour d’une rue, sa gueule de méduse. Mais dans cet espace de tous les dangers, la vie refuse d’abdiquer.

L’écriture de la romancière précise et stylisée est pleine de tous les vacarmes d’une agglomération qui vit la gueule ouverte. Le moindre incident est un spectacle qui distrait des petits malheurs du quotidien.

La ville est excessive, baroque et fantasque. Comme une meule, elle broie les existences, mais génère, dans son dynamisme quotidien, mille et une recettes de survie. Elle est aussi le lieu géométrique de la vitalité solaire d’un peuple dont la vie est un défi permanent : « Imaginez une ville entière sur des sièges ou agglutinée jusque sur les trottoirs, à regarder devant un téléviseur, dans une totale hystérie, vingt-deux adultes courir derrière un ballon. Une ville entière qui crie Gooooal!!!! Et arrose le ciel de quelques rafales d’armes automatiques. Pour oublier ceux que les rafales atteignent vraiment. » (p22).

La ville n’avait pas toujours cet air boudeur de forteresse assiégée : certains quartiers ont jadis dégagé des fragrances enivrantes de bourgades fleuries : « Puis est venu le temps des clôtures… sont arrivés les lourds fers forgés aux fenêtres, les hauts murs de pierre et les barrières-ponts-levis à l’entrée des maisons ». Il s’agit donc pour la narratrice de raconter, comment sous les coups de boutoir d’une histoire traumatisante, a émergé une urbanité meurtrie, soumise au feu roulant de la violence sommaire des maîtres de l’heure qui sont de tous horizons et de toutes nationalités.

Ce qui doit plaire au lecteur, c’est la familiarité avec des situations les unes amusantes, les autres outrageantes – qui remplissent les pages du roman. Des personnages que l’on a l’impression de connaître. Et surtout cette tension dramatique donnant le tempo de cette ville qui consume la vie par les deux bouts. Une cité où le silence est une parenthèse paradisiaque et où Eros et Thanatos se frottent les vertèbres dans un corps à corps aussi érotique que funeste. Pourtant le récit ne s’enferme pas à double tour dans un mimesis du réel. Jouant des silences et des ellipses, il fait la part belle à l’imagination du lecteur et la pluralité des points de vue s’élève du macadam brûlé comme un vaste chant profane.

Il y a dans ce nouveau livre de Yanick Lahens tous les ingrédients du polar à suspens : une mort sur ordonnance, un juge assassiné ; une enquête à haut risque et interminable. Le polar n’est pourtant qu’un moule où chacun vient glisser sa musique, comme dirait Patrick Reynald. Mais le plus important est le regard sans complaisance sur une société qui se laisse aller à de douces dérives, une chimie sociale complexe, que nous avons trop tendance à analyser avec nos binocles d’une autre époque, insensible aux mutations de la folle transition politique.

Un roman haletant, une écriture jazzée avec des changements de rythme suivant qu’elle narre l’histoire de l’étudiant révolutionnaire Ezéchiel, ou celle de Pierre l’homosexuel, banni, mais à la morale la moins douteuse, ou même du caïd Joubert dont le nom de guerre on ne peut plus suggestif est Jojo Piment piqué.

La fièvre de raconter bat à la porte d’une ville des sept douleurs, s’engouffre dans les rues étroites débordantes de rumeurs et de destins fracassés. Le mouvement est perpétuel et l’axe du manège est Brune, jeune chanteuse droite dans ses bottes apportant au roman fraîcheur et espérance.

Les personnages féminins de Yanick Lahens sont à leur manière des gouverneures de la rosée : ce sont elles qui dans Failles comme dans Bain de Lune sonnent le clairon de la révolte face à la robuste santé du malheur.

Le texte échappe à l’enfermement des récits confinés et par moments nombrilistes, genre voyage autour de ma chambre. Ce faisant, il s’ouvre à un bouquet d’humanité, à des personnages qui se côtoient pour dégager une chaleur diffusément universelle.

Douces déroutes est de ces écrits qui nous invite à ne pas nous contenter de l’écume des choses, mais à plonger au fond du chaudron social pour anticiper le tsunami qui se prépare.

Roody Edmé

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