La monnaie nationale : un attribut de la souveraineté d’un État

Le gouvernement de la République vient de prendre une décision importante qu’une majorité d’Haïtiens attendaient depuis au moins 30 ans. Désormais, selon l’arrêté présidentiel pris en conseil des ministres, la monnaie nationale, la gourde, est la seule en vigueur sur le territoire national. N’étant ni économiste ni spécialiste de la monnaie, notre préoccupation n’est pas de connaitre les impacts de l’application de cette décision sur la marge de profit des commerçants. Il s’agit d’appliquer un prescrit de la loi mère de la République. Il est des dossiers qui requièrent une sourdine aux querelles politiciennes, où pouvoir et opposition doivent considérer les intérêts de l’État. La monnaie, comme le drapeau, le Parlement, la Justice…, est un attribut de la souveraineté nationale. L’État n’a pas à demander la permission ni de l’étranger ni des groupes de pression pour appliquer un article de la Constitution.

Le débat actuel est confisqué par les opposants qu’ils soient du secteur politique ou économique, qui contestent toute décision de l’équipe au pouvoir qui heurte leurs intérêts immédiats. Les arguments tiennent plus de la verve militante que d’un point de vue éclairé pour accompagner une nation qui se cherche. La principale interrogation ne peut et ne doit pas être le fait qu’Untel n’est pas content ; se soucie-t-on d’ailleurs autant des difficultés quotidiennes de l’instituteur, de l’infirmière, du policier, de la classe moyenne, du petit personnel du secteur public ou privé ?

Les économistes les plus en vue, en renfort au Big business, évoquent tous, avec une dose de théâtralité qui frise le burlesque, les conséquences à la baisse pour le haut commerce de l’application d’un article de la Constitution d’un pays dont on dit libre et indépendant. Ils craignent que la décision ne fasse fuir les entreprises créatrices d’emplois, ne nuise à l’attractivité d’Haïti et à son enviable réputation de place d’affaires dans les Caraïbes. On voit un ancien gouverneur de la Banque centrale qui a été pressenti pour être chef du gouvernement en 2016, donc apte à diriger les affaires de la République et à défendre les intérêts supérieurs de l’État, se faire le zélé porte-parole de la position du secteur des grands commerçants. On a aussi vu des politiciens qui se disaient des nationalistes, progressistes et révolutionnaires, évoquer aussi l’éventualité de la baisse des profits des grands commerçants pour vilipender une décision de l’État visant à rapatrier un des attributs de la souveraineté nationale. C’est à se demander où sont passés nos nationalistes d’antan?

Nous n’attendons rien de moins des économistes qu’ils expliquent, chiffres à l’appui, les effets anticipés de la décision de l’État sur la croissance et l’emploi ? Autrement dit, quels sont ces milliers d’emplois que le système actuel avait créés, et les secteurs, que la décision de l’État va automatiquement détruire ? Quelles sont les dizaines d’entreprises étrangères qui sont prêtes à quitter pour un autre pays plus attractif, la République dominicaine par exemple, où elles sont assurées de continuer à faire des affaires dans une monnaie étrangère, le dollar américain en l’occurrence ?

En quoi cette décision sera-t-elle préjudiciable à la grande majorité des Haïtiens ? Faudrait qu’un spécialiste vienne calmer les appréhensions de tout un peuple, si cela devait être le cas. L’économie est une science molle, mais que des économistes ne se cachent pas derrière cette absence d’exactitude ou derrière leur militance politicienne pour faire un débat vidé de sa rigueur scientifique. S’ils sont si sûrs de leur savoir, qu’ils osent faire des prévisions chiffrées, étalées dans le temps, sur les conséquences de cette décision. On ne peut avoir la part belle tout le temps en agitant des scénarii catastrophes sans précision aucune.

Ce dont il s’agit dans ce cas particulier, c’est que l’État décide de rétablir un repère de la Constitution haïtienne reconnaissant une seule monnaie sur le territoire national, la sienne. La décision relève du pouvoir régalien de l’État. Il revient aux autorités compétentes de prendre toutes les mesures que la loi met à leur disposition pour faire respecter une décision d’État.

La parole publique doit être responsable tout à l’opposé des prédications révélées qui relèvent de la pensée magique. Que ces gens nous expliquent pourquoi des pays avec des économies intégrées choisissent de garder leurs monnaies respectives? À l’instar du Canada, du Mexique et les États- Unis, dans le cadre de l’ALENA, l’union commerciale et économique de l’Amérique du Nord ; et une exception datée, le royaume de Belgique et du grand duché du Luxembourg, qui avant l’euro, avaient en commun le même franc belge. L’expérience s’est révélée douloureuse en maintes occasions pour les Luxembourgeois qui furent toujours victimes des dévaluations unilatérales décidées par les Belges. C’est de la macroéconomie 101 sur la monnaie.

Pour un pays comme Haïti, il n’y a plus d’options que ces trois : le Panama, l’Équateur et l’Argentine. Le Panama n’a connu que le dollar américain depuis son accession à l’indépendance donc, sans une situation ante. L’Équateur a fait l’expérience d’un passage du Sucre vers le dollar pour des raisons bien spécifiques et de manière unilatérale sans négocier avec l’institution émettrice du billet vert. Les résultats ont été en déca des attentes. Encore que ce pays soit un exportateur de pétrole et dispose de moyens, en dehors des fluctuations des cours du brut, de faire rentrer des devises dans son économie. En revanche, le cas de l’Argentine fait pitié et la dollarisation n’a profité qu’aux spécialistes de la spéculation et de la prédation financières.

Il est vrai qu’une politique monétaire d’une économie minuscule ne fait peur à personne. Nous ne comprenons pas cette levée de boucliers contre un État qui souhaite conduire sa propre politique économique et financière ? On ne nous fera pas croire que la majorité des Haïtiens qui sont payés en gourdes doit continuer à souffrir docilement du désastre du système actuel en attendant l’accomplissement de la prophétie de la pluie de dollars que provoquerait une vigoureuse politique macroéconomique et monétaire. Combien qui en seront déjà morts ? C’est prendre les Haïtiens pour des imbéciles en leur faisant croire que la dollarisation de l’économie haïtienne est la panacée aux problèmes récurrents de la grande majorité du peuple.

Notre propos s’articule autour du droit d’un pays que l’on dit indépendant d’utiliser sur son territoire sa propre monnaie. La décision du gouvernement est tout simplement un acte de souveraineté nationale. L’Haïtien qui reste attaché aux prouesses de nos ancêtres ne peut qu’applaudir cette volonté du gouvernement de commencer, enfin, à rapatrier un des attributs de notre souveraineté. On s’étonne que la « petite gauche port-au-princienne », cette aristocratie ONG-isée, se soit fait le chantre de l’application d’une monnaie étrangère sur le territoire national et le défenseur de politique généralement associée à la droite et même l’extrême droite : la rigueur budgétaire (le fameux déficit zéro), une fiscalité à minima, pour vider l’État de ses attributions providentielles et de redistribution sociale. Ces économistes, transformés paradoxalement en adeptes du néolibéralisme, qui se réclament encore de la gauche nationaliste et révolutionnaire, vont plus loin que la très capitaliste Union européenne qui autorise des déficits budgétaires à hauteur de 3% du PIB ; ce qui porte des pays comme la France qui dépasse allègrement ce seuil, d’entrer souvent en conflit avec Bruxelles, l’autorité de régulation.

Notre faiblesse tient d’abord et en grande partie à notre incapacité à nous projeter dans un autre avenir que le misérabilisme et la mendicité. Aujourd’hui, cette décision est prise pour durer et les Haïtiens doivent s’y rallier en essayant de réfléchir sur ce qu’il faut faire pour en tirer la pleine mesure. La décision de l’État va dans le sens d‘une timide volonté de reprendre le contrôle de la barque nationale et la possibilité de rassembler autour d’une idée républicaine. Certes, des mesures d’accompagnement sont nécessaires, mais, dans l’intérêt du plus grand nombre et de la République. Surtout une réforme de la fiscalité qui ne doit pas être une arme pour punir un adversaire ou récompenser un proche ; la lutte contre la corruption qui gangrène la République et l’obligation du calcul du juste prix des marchandises….C’est exactement à ce tournant que la nation devra juger le gouvernement.

Il est temps que ceux qui se disent des opposants, ce qui est légitime, autrement nous serions en régime totalitaire, prennent de la hauteur et ne font pas d’un dossier d’importance stratégique de l’État un enjeu partisan. Ils ne peuvent pas se cantonner dans la facilité de toujours caricaturer ou ridiculiser tout ce qui vient de l’autre côté de la clôture. Ils seront jugés à leur sens de la mesure et de responsabilité qui les fera mériter ou non d’être l’alternative au pouvoir en place. L’heure doit être venue qu’Hait n’ait plus à solliciter la permission de quiconque pour toute décision qui relève de l’exercice de sa souveraineté.

Gesler Jean-Gilles et Félix Marré

Montréal,

le 13 mars 2018

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