Kettly Mars : L’Ange du Patriarche

Kettly Mars photographiée par Valérie Baeriswyl.

 

Une famille poursuivie par un esprit vengeur. Des enfants et des petits-enfants innocents ne sachant rien de ce qui les arrivent. Du sang, du sexe, de l’argent et du pouvoir. Jusqu’où nous mène le désir ? Un suspens à couper le souffle, qui n’a rien à envier aux grands classiques des séries noires américaines.

L’histoire

À Port-au-Prince, Emmanuella et son fils Alain, Vanika et son frère Edwin, Paula, John et Célia ; en Pennsylvanie Elvire et Billy Boy ; à Chicago, Gina Longway et ses filles marassa Beverly et Samantha ; à Nantes, Jacques et sa compagne Valérie ; à Cuba ou à Abidjan, Amédée poursuivie par l’ombre de sa fille Solène… sous le sceau de l’inceste et d’une pulsion de mort irrésistible tous les membres de cette famille paient à l’Ange Yvo un lourd tribut. Leur aïeul Horacius Melfort, grand propriétaire terrien à Carrefour, a signé un pacte avec cet ange pour accroitre sa fortune et son pouvoir. La chose a mal tourné quand Horacius a refusé de livrer son fils Jacquot à Yvo. Ce dernier a attendu deux générations pour peaufiner son plan de vengeance et réclamer ce qui lui est dû. Ou manje lajan Shango, fò w peye Shango. Aidé des esprits Marinette pye chèch, il s’acharne sur les descendants d’Horacius Melfort.

Le coût de l’éternité

Yvo utilise ceux qui lui demandent des faveurs qu’il leur accorde largement. Ange pervers, il « renouvelle son obscure énergie dans l’accouplement d’un même sang ». Il les pousse au ras kabrit. Quand de cette union nait un enfant hermaphrodite, l’ange gagne dix siècles de vie. « C’est ainsi qu’il achète son éternité ». Pour le terrasser, Couz, patriarche vivant, doit faire un voyage dans le passé et retrouver une formule laissée sous son berceau par l’Archange Michaël. Seule cette formule pourra délivrer sa famille de l’emprise de cet esprit démoniaque. Mais que peut une vieille fofolle face à la toute-puissance du Mal ? Si la foi en l’éternité pousse les hommes à faire des guerres, qui sortira immortel de ce combat ?

Une oeuvre inclassable

Mais ce roman posément mené, rédigé par une plume magnifique, n’est pas que ça, ou mieux : il n’est pas ça du tout. C’est une peinture sociale de notre Haïti Toma, de ce Port-au-Prince que nous aimons tant. De nouveaux quartiers comme Bon-Repos, Pernier, Fragneau-Ville, Jalousie sont décrits minutieusement avec des mots qui en appellent à nos sens. Nous traversons Port-au-Prince à moto avec Edwin, nous assistons au ballet de la mort non loin du Cimetière Sainte-Claire en attendant un tap-tap en plein midi avec Vanika, nous sommes au Muncheez ou dans le salon d’Emmanuella avec la bande à Alain en train de boire, de danser, de flirter ou de chatter sur nos smartphones. Kettly Mars nous présente aussi Port-au-Prince avec des mots qui savent dire la vérité, qui donnent à voir cette cohabitation révoltante de la misère et de l’opulence caractérisant nos villes.

Ce roman est aussi une fresque familiale. Depuis la mort du patriarche, chacun des enfants a fait leur route à travers le vaste monde. C’est l’histoire réelle de nombreuses familles haïtiennes, où des membres partent ensemencer d’autres terres. On y rencontre des personnages sympathiques et attachants comme la vieille Paula, affectueusement surnommée Couz, Jean-Michel- Basquiat (JMB), ci-devant Didier Jeanton le bisexuel, Patricia la jolie laide, solaire et amicale, ou Edwin, la figure emblématique de l’étudiant haïtien plein de rêves. Serge est le type même du monsieur marié riche, qui pense avoir tous les droits sur sa maitresse parce que c’est lui qui paie. Vanika, véritable bombe sexuelle, ne laisse personne indifférent ; elle attise tous ceux qui l’approchent, homme ou femme. Instrument redoutable entre les mains de l’ange Yvo, elle se lie à JMB, amoureux de son frère Edwin, et séduit Alain.

C’est aussi un roman d’amour. Amour d’une mère et de son fils. Emmanuella est prête à tout pour son fils Alain, qui lui rappelle son mari décédé mystérieusement dans un accident de voiture ne lui laissant qu’un portefeuille. André est l’amour de sa vie et Alain en est l’incarnation. Les amantes passent toujours dans la vie d’Alain, Emmanuella est encore là qui veille sur son bébé. Un amour assez ambigu comme le démontre Yvo.

À chacun son Ange

Entre thriller et roman fantastique, entre horreur et réalisme, L’Ange du patriarche est un roman à lire et à relire. Kettly Mars, fidèle à elle-même, sort de ses terrains battus et vient provoquer notre inconscient de peuple. Qui n’a jamais entendu une histoire pareille ici ? Nous avons tous un Yvo à affronter un jour. Pour aller plus loin, et si Haïti était poursuivi par un Yvo ? Et si nous payions le tribut de l’indépendance ou celui d’un pacte qu’aurait conclu avec le Mal l’un de nos despotes mal éclairés ? Qui voudra bien, comme Couz, faire ce long voyage dans le passé pour nous rapporter la clé de l’énigme ? Si pour un étranger ce roman est à ranger dans le courant du réalisme merveilleux ou parmi les romans noirs, pour un Haïtien il n’y a pas plus réelle que l’histoire de cet ange.

Evains Wêche

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