Fixation des prix en gourdes : mesure nécessaire, mais pas suffisante

« Aucun pays sérieux n’accepte la double circulation de monnaies dans l’économie, car l’une inspire moins de confiance que l’autre, et en général, c’est la monnaie nationale qui en souffre », c’est ce qu’avait déclaré le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, en mai 2017, en réponse à Marine Le Pen qui proposait cette politique pour la France.

En Haïti le constat est clair. L’utilisation en même temps de la gourde et du dollar américain, comme moyen d’échange et unité de compte, ne reste pas sans conséquence négative sur le bon fonctionnement du marché. Des désordres dans la fixation des prix. Des désordres en termes de spéculation sur le taux de change et des désordres dans la recherche des gains de change.

Cet arrêté portant obligation de libeller les transactions commerciales en monnaie nationale (gourde) sur tout le territoire est publié dans un contexte où les autorités cherchent à utiliser tous les instruments dont elles disposent, en vue de maintenir la stabilité macroéconomique, l’une des conditions nécessaires à l’attraction des investissements dans l’économie.

 Cette mesure est prise également dans un contexte où l’on estime plus que jamais que la double circulation de monnaies (dollar et gourde) dans l’économie a un poids non négligeable dans les fluctuations des prix et du taux de change, ce dernier qui est maintenant proche de 66 gourdes pour 1 dollar en moyenne dans le système bancaire, soit une dépréciation d’environ 5% de la gourde de juin 2017 à mars 2018. Tandis que l’augmentation du taux de change en République dominicaine pour cette même période est de seulement 2%.

 Si cette mesure du gouvernement est nécessaire et va permettre de corriger certaines imperfections au niveau du marché, elle n’est pas suffisante pour lutter véritablement contre la dépréciation rapide de la gourde face au dollar américain. La stabilisation du taux de change, avec bien sûr une certaine marge désirable de fluctuation à la hausse pour maintenir une certaine compétitivité dans le secteur des exportations, doit passer par de bonnes politiques publiques favorables à l’attraction de plus d’investissements directs étrangers vers l’économie, à une augmentation substantielle de nos exportations issues d’une bonne production et d’une meilleure politique commerciale, et à une progression continue des transferts sans contrepartie de la diaspora.

Toutefois, il faut reconnaitre qu’une certaine baisse de la demande du dollar, suite à l’utilisation de la gourde pour effectuer des transactions commerciales (achat et vente de biens et de services) sur le territoire national, devrait permettre à la monnaie nationale de prendre des valeurs, ce qui pourra non seulement renforcer la gestion de l’équilibre entre l’offre et la demande du dollar sur le marché, mais aussi favoriser une augmentation de l’épargne en gourdes dans le système bancaire.

 Il ne faut pas négliger non plus que certaines fois, un bon nombre d’agents économiques, qui gagnent des revenus en gourde, n’a pas pu ou a refusé de se procurer d’un bien ou d’un service parque ce les prix de ces derniers sont libellés en dollar. De même, beaucoup de transactions ont pris du temps pour être complétées, parce qu’elles doivent passer d’abord par des opérations de change, impliquant non seulement des coûts économiques, mais aussi des risques d’insécurité. Donc, cette mesure des autorités haïtiennes va également augmenter et faciliter les transactions commerciales, tout en réduisant les coûts de ces dernières dans l’économie haïtienne.

La réaction du Forum économique du secteur privé prouve clairement que les autorités sont très sérieuses maintenant dans cette politique d’utilisation d’une monnaie unique (la gourde) pour les transactions commerciales, après plusieurs tentatives du ministère du Commerce.

Cependant, nous déplorons qu’un délai de conversion des prix n’ait pas été donné par les autorités et que le Parlement ne soit pas partie prenante d’une telle mesure, dans une démarche de faire de la politique publique d’une manière plus éclairée et plus intelligente.

Riphard Serent,

MPA Economiste

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