Disparition des oiseaux : les écrivains l’avaient prédit

« La disparition des oiseaux va de pair avec la dégradation à grande échelle des paysages », Jean Rolin (Graham Quick/Shuttersto/SIPA).

Les oiseaux disparaissent de nos campagnes, mais envahissent la littérature. Coïncidence ? Pas forcément.

Ah ça, pour dégoiser et se gausser de Jonathan Franzen, il y avait du monde. En 2015, l’écrivain américain, ornithophile assumé, publiait un long papier dans le « New Yorker » où il s’inquiétait de la prochaine disparition des oiseaux. L’article s’avéra un appeau à trolls, personne ne prenant vraiment au sérieux les prédictions du romancier.

Aujourd’hui, les mêmes qui distillaient leurs gazouillis railleurs sur les réseaux sociaux pour moquer la lubie de Franzen, poussent des cris d’orfraie devant le constat tragique dressé par le CNRS et le Muséum national d’histoire naturelle : les populations d’oiseaux des campagnes se sont réduites d’un tiers en quinze ans. Une « catastrophe écologique », assène l’étude.

Adieu alouettes des champs, perdrix rouges et pipit farlouse ! Face aux arguments chiffrés, soudain, plus personne ne rigole. La vie est ainsi faite que l’on croira toujours davantage un scientifique qu’un romancier. Et pourtant, nombreux sont les écrivains à connaître les volatiles au moins aussi bien que les ornithologues et autres chercheurs de haut vol.

Jonathan Franzen, donc, qui en janvier 2017, écrivait dans le magazine « National Geographic » : Depuis mes quarante ans, mon cœur tressaille à chaque fois que j’entends chanter un cardinal ou crier un tohi, et je me précipite dehors quand on me signale la présence d’un pluvier bronzé – pour la simple raison que c’est un oiseau magnifique, au plumage doré, venu d’Alaska à la seule force des ailes. »

Mais l’auteur de « Freedom » n’est pas seul à taquiner les jumelles. La tendance aviaire — tentons le label « bird-lit » pour faire plaisir à l’Académie française — semble même en pleine expansion dans les cieux littéraires. Quelques exemples : dans « Alma » (Gallimard), son roman paru en octobre, le prix Nobel J.M.G Le Clézio consacre des pages poignantes à la disparition du dodo, ce gros pigeon de l’île Maurice qui s’est éteint à la fin du XVIIe siècle :

Dormez, gros oiseaux, gros dodos, glissez-vous vers les songes, fermez vos yeux au monde et entrez dans la préhistoire, vous, les derniers habitants d’une terre qui n’a pas connu les hommes ! »

Nouveau venu sur la scène littéraire, Victor Pouchet imagine pour sa part, une pluie de plumes en Haute-Normandie, dans « Pourquoi les oiseaux meurent » (Finitude) sorti en septembre 2017. Plus récemment, Christian Garcin a publié « les Oiseaux morts de l’Amérique » (Actes Sud), une peinture sombre des Etats-Unis où les oiseaux du titre métaphorisent la mélancolie d’un monde évanoui :

Il se disait que la résurgence du passé tenait finalement à peu de détails : des vieilles carrosseries, des couleurs anciennes, des formes rassurantes, des vrombissements oubliés. Ou alors l’odeur de l’herbe du matin, l’ombre ocellée des feuillages qui dansait sur sa main, le cri des tourterelles. »

Signalons encore « Parce que l’oiseau » de Fabienne Raphoz (Corti biophilia), carnet d’une amatrice éclairée qui, de son colombier, observe grives musiciennes, sitelles torchepot et pouillots véloces. Bizarrement, Katherine Pancol, connue pour ses titres animaliers, n’a pas encore gratifié ses fans d’un « les Moineaux des Tuileries ont moyen la frite le mardi » ou « la Macarena morne des hirondelles ». Gageons que ça ne saurait tarder. Un peu plus de plomb dans l’aile des pauvres piafs.

Syrrhapte paradoxal, bergeronnette printanière et aigrette garzette

Mais le plus grand ornithophile des écrivains français, notre Franzen hexagonal — lunettes en moins, l’humour en plus — c’est évidemment Jean Rolin. On trouve des oiseaux dans tous ses livres, du « Journal de Gand aux Aléoutiennes » à « Ormuz » en passant par « l’Homme qui a vu l’ours ». Pour autant, c’est dans son dernier livre, « Le Traquet kurde » (P.O.L), roman qui croise habilement géopolitique et avifaune, qu’ils sont les plus nombreux.

Même au fin fond du Kurdistan irakien, alors que les bombes ravagent Mossoul, Rolin sort ses jumelles pour traquer son traquet. Ces temps-ci, l’écrivain-voyageur se trouve à Sète. Estomaqué par les chiffres annoncés par le CNRS et le Muséum national d’histoire naturelle, il n’est pour autant pas étonné de la menace d’extinction qui pèse sur de nombreux oiseaux. Voici ce qu’il nous raconte au téléphone :

Pas plus tard qu’hier, je suis allé me promener entre Sète et Frontignan et j’ai marché à travers les étangs. J’ai pu observer des flamants roses et des aigrettes qui ne sont pas des espèces menacées de disparition. Tout autour, il y avait également des friches. Et j’ai été frappé par le fait qu’il n’y avait rien. Aucun passereau. Je reviens du Moyen-Orient pour le livre que je prépare et j’ai été effaré par l’étendue de la dévastation de la nature, avec la prolifération de décharges, les rivières qui sont des poubelles à ciel ouvert. La disparition des oiseaux va de pair avec la dégradation à grande échelle des paysages. »

On le sait depuis Richard Chamberlain, les oiseaux se cachent pour mourir. Mais s’il est un lieu où ils peuvent trouver refuge, c’est bien chez les écrivains. Comment expliquer ce lien entre littérature et ornithophilie ? Jean Rolin tente une explication :

La littérature commence par une certaine faculté d’observation et d’attention aux bruits, aux odeurs et aux images du monde autour de soi. Il me paraît normal que les écrivains soient peut-être un peu plus soucieux de ces choses-là. Et puis, les oiseaux ont quand même le grand mérite d’attirer l’œil et l’oreille. C’est quand même pas mal. » 

Sans oublier les noms d’oiseaux, inépuisable source d’inspiration. Ce que reconnaît le romancier : La nomenclature des noms d’oiseaux est une chose assez réjouissante. Les appellations sont parfois poétiques, parfois grotesques. Prenez le syrrhapte paradoxal, c’est à mourir de rire. Ou la bergeronnette printanière, c’est charmant. Comme l’aigrette garzette. Maintenant, je fais peut-être un peu exprès d’inclure ces noms dans mes livres. Mais peut-être même pas. Encore hier, j’écrivais un paragraphe sur le Liban et je n’ai pas pu m’empêcher, alors que cela n’avait rien à voir, de faire une digression sur le souimanga de Palestine et le roselin du Sinaï. »

Si la littérature est le dernier refuge des oiseaux, il ne reste plus à espérer qu’elle ne se trouve pas elle-même en voie d’extinction.

Elisabeth Philippe

NouvelObs

 

  1. Signalons aussi, tant qu’on y est, la traduction française aux éditions Wildprojectde « Printemps silencieux », livre-culte de Rachel Carson sur l’impact des pesticides. Paru aux Etats-Unis en 1962, il s’est vendu à plus de 2 millions d’exemplaires depuis. 

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