Démocratiser la lecture publique en Haïti

Jimmy Borgella, fondateur de la compagnie BIBLIOTHECOM.

 

« Et si le rêve était que chacune des communes d’Haïti dispose au moins d’une bibliothèque publique d’ici à 2030 », tel est le leitmotiv de la campagne menée par la compagnie haïtienne BIBLIOTHECOM autour de la phase préliminaire de la campagne nationale sur la biblio-citoyenneté. Nombreux sont les internautes qui ont déjà publié leurs affiches personnalisées adhérant à cette vision sociale. Pour vous aider à mieux saisir le sens et le bien-fondé de cette initiative, nous avons rencontré Jimmy Borgella, fondateur de Bibliothecom et coordonnateur de cette campagne. Entretien.

Laika Mezil : Tout d’abord, dites-nous qui est Jimmy Borgella.

Jimmy Borgella : Je suis un bibliothécaire-militant, déclaré, qui se bat pour la démocratisation et la décentralisation de la lecture publique en Haïti. J’ai fondé la compagnie haïtienne « Bibliothecom » qui est une agence de services en conception, montage, gestion, animation, informatisation, communication et organisation d’événements des bibliothèques.

J’ai co-initié le programme « À livres ouverts » de l’organisation sociale et solidaire « Vie jeunes internationale » dont je suis le président et j’ai co-fondé l’Association des bibliothécaires, documentalistes et archives d’Haïti (ABDAH), membre du Comité permanent de la section « Alphabétisation et lecture de la Fédération internationale des associations et institutions de bibliothèques (IFLA) depuis 2015, et on m’a attribué une distinction pour mon travail, parmi les 30 jeunes leaders de moins de 30 ans pour la promotion de l’Alphabétisation et la lecture par International Literacy Association (ILA).

Actuellement, je suis le coordonnateur général des “Assisses nationales des bibliothèques” qui sont considérées comme le plus grand sommet professionnel haïtien qui rassemble tous les acteurs clés et déterminants de la vie nationale autour de la problématique structurelle du secteur des bibliothèques et des services offerts au public par rapport au besoin crucial de la population en matière d’accès à l’information, aux connaissances et à la culture.

L.M. : Quels sont les objectifs clairs de cette campagne menée sur les réseaux sociaux notamment Facebook.

J.B. : La vision qui s’articule autour de ce mouvement fédérateur sur la création d’une société d’information et de connaissances ouverte et moderne met l’accent principalement sur la nécessité de doter chaque commune d’Haïti d’une bibliothèque publique à l’horizon 2030. L’objectif de cette vaste campagne nationale consiste à harmoniser toutes les idées, à fédérer toutes les intentions et à mutualiser toutes les forces vives du pays autour de la véritable place à donner aux institutions de bibliothèques en relation avec les besoins de la société.

L.M. : D’où vous est venue l’idée de prendre une telle initiative ?

J.B. : L’idée de la campagne sur la biblio-citoyenneté s’inscrit dans le cadre d’une des activités de suivi des premières assises nationales des Bibliothèques qui ont été organisées conjointement par la BIBLIOTHECOM et ABDAH, du 26 au 28 janvier 2018, à l’université Quisqueya (Uniq) autour du thème : “Bibliotheque politique publique de la culture et accès à l’information”. Ce que vous constatez sur les réseaux sociaux constitue jusqu’ici une étape préliminaire comparée aux grandes manifestations qui se préparent en vue de commencer à mobiliser les intentions de chaque citoyen haïtien sur ce besoin crucial d’avoir une bibliothèque publique territoriale dans chaque commune d’Haïti.

L.M. : Comment se déroule la phase préliminaire de la campagne ?

J.B. : Il faut dire que les réactions positives de la population suite au lancement de cette première phase de cette campagne sont impressionnantes. Plus de 1200 personnes ont déjà publié sur leur statut, sans prendre en compte les autres plateformes de diffusions (WhatsApp, Instagram, etc.), des affiches personnalisées pour déclarer publiquement leur adhésion à cette grande vision fédératrice. À longueur de journée, nous continuons de recevoir de nouvelles demandes de conception d’affiche, de commentaire et des mots d’encouragements. Aujourd’hui, ce n’est plus le rêve ou la vision de la BIBLIOTHECOM et d’ABDAH. Ça devient le rêve de tout le monde particulièrement de la jeunesse. Et, il y a toute une mobilisation nationale autour de ce grand projet de campagne et des suites à donner pour aboutir à cette démarche.

L.M. : Pensez-vous avoir atteint les acteurs ciblés par ce projet, en l’occurrence responsables d’État, acteurs de la société civile, bailleurs de fonds, opérateurs culturels ?

J.B. : Naturellement, oui. Car les feedbacks sont très positifs. Mais le plus important pour nous n’est pas d’exprimer essentiellement notre besoin d’avoir une bibliothèque dans chaque commune d’Haïti d’ici à 2030. Il s’agit de lancer ce message pour traduire clairement tout ce que les élites économiques et politiques ainsi que le gouvernement refusent de faire pour la jeunesse, soit par mauvaise foi, insouciance, esprit de méchanceté ou incompétence. La jeunesse s’engage à le faire pour elle-même. Notre vision restera et demeurera notre plus grande force de bataille.

L.M. : Avez-vous pensé à faire signer des pétitions par les jeunes qui vous ont rejoints ?

J.B. : Effectivement, nous aurions pu. Mais la signature de pétition est monnaie courante en Haïti. Ça reste au niveau d’une pétition sans aucune déclaration manifestement réelle et généralement sans aucun suivi. Notre démarche, elle, consiste à accorder à chacun le droit moral de porter lui-même cette vision afin que la personne soit davantage consciente de ses propres besoins et d’accepter le fait de s’être engagé volontairement dans ce mouvement citoyen pour la démocratisation et la décentralisation de la lecture publique en Haïti, définitivement.

L.M. : Les jeunes s’intéressent de moins en moins à la lecture : c’est un constat navrant ? Comment remédier à cette situation ?

J.B. : Avant de dire que les jeunes ne lisent pas ou s’intéressent de moins en moins à la lecture, il faut s’interroger d’abord sur ce qu’on leur propose comme équipements culturels de proximité pour qu’ils apprennent à développer chez eux une habitude de lecture-plaisir. Selon moi, c’est un discours hypocrite pour acculer les jeunes et leur faire croire qu’ils sont la cause et, en conséquence, qu’il n’est pas nécessaire de développer des programmes de bibliothèques et de lecture publique un peu partout à travers le pays. Ainsi, dit-on souvent qu’il est mieux d’outiller les jeunes en équipements électroniques parcequ’ils exploitent (peuvent exploiter) plus efficacement les ressources numériques, car tout est disponible désormais sur internet.

Mais les gens ne comprennent pas, premièrement, que le concept même de la bibliothèque a évolué. Ce n’est plus un dépôt où sont stockés des livres. C’est un espace ouvert à toutes les formes d’expressions et de manifestations artistiques et culturelles. Et deuxièmement, tout n’est pas disponible ou n’est en accès libre sur internet. Il existe, en effet, une forte utilisation de numérique en Haïti grâce aux téléphones intelligents et tablettes électroniques, mais qui n’est pas orienté vers un usage académique. Le numérique en soi n’est pas en rivalité avec les bibliothèques

au point de vouloir fermer leurs portes. Il devient au contraire une nouvelle fonctionnalité des différents services qu’offrent les bibliothèques pour en faire d’elles un véritable lieu complet de formation, d’épanouissement, de production et

d’exploitation de toutes ses potentialités créatives.

L.M. : Avez-vous un dernier mot à adresser au grand public ?

J.B. : L’accès public à l’information, aux connaissances et à la culture est un droit fondamental de l’individu. Les populations qui ont accès à des services de

renseignements adéquats sont mieux outillées pour améliorer la qualité de l’éducation, soutenir l’innovation et la recherche dans toutes les sphères d’activités de la vie humaine. La bibliothèque en tant que lieu de liberté individuelle et collective, dépositaire de l’information et du savoir garanti à tous, se doit de réduire les inégalités et les disparités entre les groupes sociaux. Elle est donc un outil privilégié des politiques de démocratisation culturelle qui contribue largement à la transformation et au développement réel des communautés.

Il est définitivement un challenge auprès du président de la République et de l’ensemble du gouvernement haïtien, des décideurs politiques, du secteur privé des affaires, des communautés haïtiennes de la diaspora, des leaders et organismes de développement local et international, des acteurs clés et déterminants de la vie nationale d’accepter d’intégrer et de travailler en partenariat avec les bibliothèques dans le plan national de développement. Si on veut faire d’Haïti un pays émergent d’ici 2030 comme le préconise le Plan stratégique de développement d’Haïti (PSDH), il faut que nous soyons tous de véritables guerriers de la Lumière. Merci.

Propos recueillis par

 Laika Mezil

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