Ce que « être debout » veut dire en Haïti

Couverture du livre : Dits et Écrits de Michel Foucault paru chez Gallimard.

 

Ne jamais abuser des mots, on nous a appris. Il faut savoir les utiliser. Quand, comment et pourquoi ? Ce sont trois grandes questions qu’il faut maitriser dans l’usage des mots. Voilà un mot ou une expression qui perd bien mal son sens : Debout, ou mieux, « être debout ». En sommes-nous bien conscients ? Le poète Rodney Sant-Eloi nous dit que « les morts sont plus vivants que les vivants dans ces villes de cire » (Les bruits du monde).

Dans une assemblée où tout le monde se met debout, on a la gêne de rester assis. Le contraire marque une totale indifférence à ce qui fait, mais pire à ce qui est. Serions-nous à l’heure de l’indifférence ? D’autres préfèrent faire comme tout le monde même dans une position gênante. La position assise est bien souvent l’inadéquate. Je me suis assis pour cacher la honte d’être debout, Ô Saint-Eloi que tu saches trouver les mots. Être debout aurait dû traduire un acte de fierté, mais on sent que la majorité est assise. Faut-il à son tour s’asseoir ? Être debout aurait dû signifier la négation des choses, le refus d’une quelconque résignation.

Comment doit-on se battre pour exister en Haïti ? Voilà une question qui déchire, lancée par Lyonel Trouillot dans l’un de ses textes. Existe-t-on ? Dans un rapport de pouvoir, la lutte est omniprésente. Le pouvoir doit être vu en ce sens dans les rapports. Ce qu’on appelle société est un ensemble de rapports au sens strictement marxien. Serions-nous perdus dans toute cette fluctuation, juste à éprouver un déni de soi ? Mais notre origine historique marquée par une rupture évènementielle, lutte acharnée, je préfère dire contre l’esclavage, liant deux temps — passé et présent — nous empêche quand bien même d’aboutir à une telle conclusion. Cependant, cela ne nous empêche guère d’assister au démembrement de l’être haïtien, à la hantise du spectre du non-sens, de l’incohérence entre le dire et le faire.

De ce fait, on a du mal à se positionner. La folie s’érige contre la raison. L’anormal devient normal. On est témoin du temps des brebis égarées, du berger-fou, véritable pathologie sociale. On assiste à l’apologie de la médiocrité, la culture de la facilité, et on se voit tout de suite hissé sur un piédestal par la majorité assise dans son Esprit. La minorité debout, qui hausse la voix, se fera taire par une flopée de bêtises, comme c’est le cas pour le carnaval, dont certains insignifiants, sans discrimination aucune, ont protesté contre la participation du président Rose au carnaval. Ôtez-vous et faisons place à la bêtise. Donnons-nous la médiocrité pour que nous ayons honte d’avoir contesté, car on ne le devrait pas ! Être debout en Haïti, c’est aussi cela.

Si par mégarde on se met debout pour dire, ne serait-ce que pour témoigner sa joie de l’être, position contraire à la majorité, on se fera ridiculiser pour notre langage maladroit. Incapable de parler correctement le français, langue de cour des savants assis, est vu comme un affront, tel était le cas de la fille qui s’était sacrifiée pour mener son pays au monde des merveilles, celui du football. On peut bien faire des études et se voit vilipender par un quelconque groupe dit « militant politique » depuis d’antan. Aucun prophète n’est Roi dans son propre pays, dis-toi. On fait de la politique, voilà c’est comme ça. Conforme-toi, petit ou grand.

La lutte contre la corruption, pur slogan, puisque je peux plaisanter très sérieusement en disant ce foutu argent, je l’ai mis dans Marriott, Best-Western et même dans mes grandes maisons, voilà, rien à foutre du berger-fou, mon petit protégé. C’est aussi ça la démocratie, quoi ! Bon Dieu de merde ! On est tous assis. Les élus se lavent aussi les mains en toute quiétude et platitude.

Face à toute cette déchéance sociale, je pense qu’il y’a une impérieuse nécessité de retourner à l’album « Swiv Nou » du groupe « Majik Click » pour dire Li lè li tan poun fè devwa nou/fè tande vwa nou… la nécessité aussi de recourir à la Philosophie sociale prenant la société, non plus l’État ou les seules institutions politiques, pour objet. Dans une acception deuxième de cette philosophie dite sociale, elle s’insère dans une perspective de transformation sociale, une transformation dans et par la pratique, mais aussi vise un progrès social, nous dit Fischback dans Manifeste pour une philosophie sociale, p.67.

Une telle démarche s’inscrit dans le souci de diagnostiquer notre temps morbide, car une philosophie sociale est celle qui entreprend de faire le diagnostic de son temps ou de son époque (Ibid. p.71). Il faut penser son temps, dirait Hegel. Se demander « que sommes-nous en train de devenir ? » quand ce sont des hommes incapables qui se trouvent chargés du soin de diriger les gens capables, écrivait Saint-Simon en 1819. De même que Nietzsche, cité par Philippe Chevallier in M. Foucault, Le pouvoir et la bataille p.21, donne un but particulier à la philosophie comme instrument de diagnostic pour dire : Que sommes-nous aujourd’hui ? Sommes-nous assis ? J’aimerais en douter. Aussi se poser la question : Quel est cet « aujourd’hui » dans lequel nous vivons ? Il reste néanmoins que l’objectif d’aujourd’hui n’est pas de nous découvrir, mais de refuser ce que nous sommes. (M. Foucault, Dits et Écrits, IV, p.232). Refuser d’être assis continuellement. Être debout doit bien vouloir dire autre chose.

In fine, Doit-on intégrer le système ? À une telle interrogation, Herno Télémaque a déjà répondu ainsi : un système corrompu comme le nôtre ne demande qu’une chose, non l’intégration, mais le renversement. Et le poète haïtien, Rodney Saint- Eloi donne le message tel quel : Dites-leur une fois pour toutes/D’arrêter leurs simagrées de démocratie.

Djedly François Joseph

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