Où en sommes-nous 32 ans après la chute des Duvalier en termes de progrès démocratiques?

Toute analyse de la transition démocratique d’un pays pose la question centrale des moyens utilisés pour atteindre l’objectif démocratique. Impérativement, la réussite de toute transition résulte d’une combinaison entre le respect et la mise en oeuvre de grands principes – sans lesquels il ne peut y avoir de démocratie – ainsi que l’adaptation des moyens choisis au contexte propre à la situation en présence : culture politique, socles juridiques et institutionnels. À ce point, la transition démocratique comprend deux phases à distinguer nettement : la transition politique, qui désigne le « passage d’un régime à l’autre ». Dans le cas d’Haïti, les premières élections transitionnelles se sont soldées par la violence généralisée par des hommes militaires et civils. La consolidation de la démocratie, durant laquelle le défi majeur consiste à assurer une évolution relativement stable du processus démocratique engagé dans la transition. Qu’en est-il d’Haïti au cours de ces deux phases fondamentales dans un processus transitionnel?

L’instabilité politique chronique qui caractérise l’État après 86, est un sérieux handicap à tout processus d’institutionnalisation de la démocratie, en plus d’être à la base de multiples forces étrangères, elle tue l’économie et alimente toutes les crises sociales contemporaines. In fine, on est en bon droit de questionner en toute objectivité la volonté de différents gouvernements qui se sont succédé durant cette période de ne pas faire autant et de prendre des dispositions pragmatiques, consensuelles et fortes pour la survie de la démocratie, malgré l’adoption de la constitution de 1987.

Pour toute constatation de la situation sociopolitique actuelle du pays, dès le départ, il s’avère judicieux objectivement que l’on plonge dans une lecture analytique en profondeur sur les vingt-neuf années de gouvernance absolue des Duvalier, ce, dans une velléité de dresser un bilan et tirer les conséquences de ce dont le régime a eu comme impact sur le devenir du pays. En effet, partout sur la planète, la démocratie est le grand idéal de société, celui qui fait rêver, pour lequel on est prêt à mourir s’il le faut. Comme de fait beaucoup d’hommes et de femmes ont été disparus et exécutés sommairement pour la lutte démocratique haïtienne. On s’attendait à un autre pays qui prendrait la voie nécessaire qui mène au développement. Le peuple avait le sentiment confiant. C’était l’enthousiasme! L’arène politique était riche en termes de discours avec de beaux hommes intellectuels et de grands militants politiques très engagés et dévoués à la cause. Des partis politiques ont été dans une dynamique d’organisation et de structuration. Il y avait toute une mobilisation locale et nationale!

Trente-deux ans plus tard, il est indéniablement incontestable, aujourd’hui, que ceux qui ont combattu le régime sanguinaire sont fiers de parler du progrès démocratique, en Haïti, tenant compte des aspirations légitimes du peuple au lendemain du 7 février 1986. Les indicateurs de développement économique et social sont tous pour la plupart très négatifs. Unanimement, force est de reconnaître que la démocratie haïtienne, en aucune façon, ne pourrait être réduite uniquement à l’organisation des élections, majoritairement irrégulières, entachées de violation des principes sacro-saints caractérisant un processus électoral qui, surgissant indubitablement de violentes contestations après la proclamation des résultats.

Les droits politiques, les droits économiques sociaux et culturels de la population haïtienne se font encore attendre désespérément trente-deux années après, au regard de la constitution et de la Déclaration universelle des droits de l’homme, puisqu’à date aucune disposition claire et nette n’est adoptée. Ce sont des droits-prestations : l’État devait intervenir positivement pour les réaliser. Ce sont le droit au travail, le droit au logement, le droit syndical, le droit à la santé, le droit à la nourriture, le droit au repos et aux loisirs et le droit à l’éducation. En fait le droit à de meilleures conditions d’existence en tant que peuple. Plus ça change, plus c’est pareil. Rien n’a changé depuis 1986, à l’ exception de la liberté de circulation, la liberté d’association et la liberté d’expression qui sont susceptibles de devenir liberticides, aujourd’hui, si rien n’est fait. On tourne en rond. L’effritement des valeurs morales dans tous nos espaces de socialisation, la dégénérescence de discours politiques dans les pouvoirs publics y compris les autres acteurs sociaux sont deux phénomènes que le pays n’a jamais enregistrés à un point tel. La pratique de mauvaise gouvernance a atteint son paroxysme, mais pas d’alternative. Les institutions fonctionnent mâlement, c’est la République inachevée. Et le bilan c’est : Des élections le plus souvent ni libres, ni équitables, ni transparentes, qui ne donnent pas la possibilité aux citoyens de choisir leurs dirigeants et aboutissent à des simulacres d’élections démocratiques;

Le non-respect des principes fondamentaux du constitutionnalisme et de l’État de droit, qui se manifeste par des changements anticonstitutionnels de gouvernement, coups d’État, l’absence d’un pouvoir judiciaire indépendant, etc.;

La corruption comme modus operandi de la gouvernance;

La baisse des recettes de l’État;

La concentration des pouvoirs entre les mains des présidents et la propension à

démagogie du présidentialisme;

La captation de l’espace politique par quelques élites;

La profonde méfiance que se vouent les principaux acteurs politiques, en particulier les dirigeants des partis au pouvoir et ceux des partis d’opposition;

L’effondrement de l’État;

La dégradation des systèmes éducatif et sanitaire;

La dégradation de l’environnement.

Sans vouloir faire de la leçon à qui conque, la démocratie n’est pas une question de partisanerie dans l’aveuglement du type « je suis pour ou contre », « c’est noir ou blanc », « c’est oui ou non ». Elle n’est pas la pulsion d’un homme. Il n’y a qu’une seule manière d’arriver à des consensus et c’est en débattant. Malheureusement, le vedettariat a contaminé ceux qui prennent la parole, des politiciens aux intellectuels, ce qui entraîne des polémiques d’images et non d’idées.

Face à ce tableau sombre des trente-deux années de la « transition » démocratique, dans toute société, la responsabilité des élites c’est de prendre en main les sujets difficiles. Au nom de ce principe, donc l’obligation nous interpelle!

À mon avis, les défis auxquels nous sommes confrontés doivent être abordés de la manière suivante :

Élaborer une perspective large et globale de la transformation de la société haïtienne déterminant le but à atteindre, sans se laisser influencer par la doctrine dite de « l’émergence »;

Parvenir à un consensus politique autour de cette perspective;

Moraliser la fonction publique et l’espace politique;

Comprendre que les politiques les plus durables sont celles qui offrent des avantages socioéconomiques à la population ; les peuples ne se nourrissent pas d’élections ;

Définir un nouveau contrat social entre l’État et la société pour l’avènement d’un autre système politique;

Les partis doivent être fondés sur des programmes, au lieu d’être des « machines électorales ». L’une des principales missions des partis politiques est de rassembler les points de vue, les aspirations et les préoccupations des citoyens dans des propositions politiques viables. L’exécution et le développement de cette mission, à travers un contrôle politique rigoureux, auraient un impact positif sur le processus de démocratisation;

Dans le même ordre d’idée, nous avons besoin de « partis de proposition » plutôt que de partis d’opposition. Le rôle de l’opposition n’est pas de se contenter d’épingler les échecs du parti au pouvoir, mais de présenter des propositions viables et des politiques réalisables, conformes aux aspirations des citoyens;

Les partis politiques doivent apporter une valeur ajoutée au débat politique.

En guise de conclusion, toutes les démocraties du monde sont confrontées, de temps à autre, à des périodes de récession et de malaise social. Mais la robustesse de leurs systèmes et de leurs méthodes

se mesure à leur capacité à rester fidèles aux normes et aux valeurs démocratiques pour résoudre les problèmes du moment où renouveler et renforcer leur régime démocratique.

Face aux contraintes structurelles et/ ou conjoncturelles que connaissent le pays dans la gestion de son système sociopolitique sui generis, le renforcement de la transition démocratique est aujourd’hui une question cruciale en raison du caractère immédiat de son éventuel impact sur la vie et un minimum bien-être de la population haïtienne.

Trente-deux ans d’expérience dans la vie politique d’un pays ne doivent pas être considérés comme un fardeau, mais plus tôt comme quelque chose qui puisse contribuer à la rationalité effective des normes et des principes républicains pour l’avènement d’un État moderne.

Witzer MESADIEU,

diplômé en Études politiques mesadieuwitzer@gmail.com

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