Les causes externes du développement anarchique des villes haïtiennes

Le géographe, Louis-Marc Pierre.

 

Le récent rapport de la Banque mondiale intitulé : « les villes haïtiennes des actions pour aujourd’hui avec un regard sur demain » qui présente un diagnostic accablant de l’état des villes haïtiennes a omis des considérations importantes dans l’explication du développement anarchique démontré. C’est l’analyse du géographe Louis-Marc Pierre qui, lors de son passage à l’émission Point Par Point sur Télé Pacific, a souligné des facteurs qui ne sont pas imputables uniquement aux autorités nationales. Le doctorant en études urbaines et risques reconnait cependant la pertinence des conclusions concernant la vulnérabilité et le manque de services sociaux qui caractérisent les villes haïtiennes.

« Dans leur approche, les consultants de la Banque Mondiale font fi des conséquences de décision relevant de la politique extérieure », déplore Louis-Marc Pierre. Pour lui, les principaux facteurs mentionnés dans le rapport comme causes du désordre urbain, à savoir la faiblesse de l’état, l’absence de planification en matière d’aménagement du territoire et les catastrophes naturelles, ne suffisent pas à expliquer la situation.

De l’occupation américaine à l’embargo des années 90

« Comment comprendre la croissance accélérée des villes haïtiennes et de Port-au-Prince en particulier sans parler de l’occupation américaine », s’interroge le professeur d’université en rappelant que ce sont les Américains qui ont mis fin à la régionalisation du pays. Citant son aîné, Georges Anglade, il soutient que l’occupation de 1915, en dépouillant les régions de leur autonomie administrative, a fait passer le pays à une « centralisation » qui a donné naissance à la République de Port-au-Prince.

Poursuivant son argumentaire, Louis-Marc Pierre évoque également les méfaits de l’embargo de 1991 sur l’économie du pays et sur la configuration socio-spatiale des villes. Une très forte demande pour le charbon de bois expliquée par la rareté des produits pétroliers a provoqué une coupe effrénée des arbres. En outre, la décapitalisation de la classe paysanne a conduit à un exode rural qui affecte négativement l’organisation des villes et l’accès aux services sociaux de base, soutient-il. Cette période très dure de la vie nationale a accéléré le développement des espaces urbains en dehors de tout contrôle des autorités.

« Le plan néolibéral a accéléré l’affaiblissement de l’État »

Le géographe, sans réfuter les thèses présentées par le rapport de la BM, déplore le fait que le document ne cite pas suffisamment des recherches réalisées par des spécialistes haïtiens sur l’aménagement du territoire et le développement. Il reconnait que le document fait une analyse très lucide de la situation des villes caractérisées par une croissance spatiale et démographique désordonnée.

Une autre explication avancée par M. Pierre qui ne figure pas dans les rapports volumineux de la Banque Mondiale fait allusion à l’application du plan d’ajustement structurel à l’instigation d’institutions financières internationales. Autrement appelé plan néolibéral, il est considéré comme un outil qui a provoqué le déclin de l’autorité étatique. Vu les contraintes imposées, l’État, réduit à un simple facilitateur, a perdu son rôle de planificateur et n’a, par conséquent, pas pu consentir de grand investissement ni appliquer de vraie politique publique, explique le géographe. C’est ce qui a entrainé, rappelle-t-il, la vague des privatisations des entreprises publiques. « Si l’occupation américaine a construit la République de Port-au-Prince, l’application du plan néolibéral a, de son côté, construit la République des ONG où les organisations internationales dotées d’importantes ressources interviennent à la place de l’État. L’affaiblissement de celui-ci doit être considéré aussi dans le cadre du schéma explicatif », conclut-il.

Kendi Zidor

Cet article Les causes externes du développement anarchique des villes haïtiennes est apparu en premier sur Quotidien Le National.

Commentaires