Le génie n’a qu’un siècle et celui-ci est intemporel

« JhonSteve Bruenasch, est-il mort ? » La question a longtemps trainé sur toutes les lèvres, jusqu’à ce que le désespoir ou le désintérêt la fasse mourir dans certains esprits. Mais près de 20 années après son départ pour l’exil dans la ville de New York vers 1994, le fameux chanteur haïtien s’est encore décidé à donner signe de vie. La programmation de l’Institut français d’Haïti l’avait annoncé pour le jeudi 22 février à compter de 19 heures ; mais, à la date et à l’heure convenue, c’est une foule de fanatiques qui a investi la scène.

Il était sept heures du soir et la cour arrière était déjà remplie d’une foule de gens qui, armées de leurs caméras et de leur sourire, se collaient les uns aux autres dans l’espoir de se rapprocher de la scène au maximum. De la scène certes, mais aussi de cet artiste dont les morceaux profonds et engagés ont causé un réel remue-ménage dans le pays au cours des années 80 et 90. Si le contexte politique d’alors avait contraint le concerné à mettre les voiles afin d’assurer sa sécurité et celle de sa famille, c’est aujourd’hui avec le coeur léger qu’il tend le micro à son assistance avec la sensation de lui passer, en même temps, le flambeau.

C’est un JhonSteve Bruenasch à la voix épuisée et vieillie qui domine cette assistance hétérogène, mais c’est un homme aux convictions jamais encore ébranlées qui ne se lasse pas d’exhorter aux mêmes choses, ainsi qu’il a commencé à le faire près de deux décennies auparavant. Et ce bruit qui est perçu durant ses prises de parole ou pire, pendant même qu’il chante, qu’est-ce ? C’est la voix énergique de tous ces jeunes et moins jeunes qui connaissent tous les tubs par coeur et évitent au chanteur de trop se fatiguer ; ce sont les applaudissements de tous ces citoyens conscients de la réalité politique de leur pays et amoureux de leur musique qui approuvent ses propos avec des hochements de tête. Cet agréable mélange acoustique, c’est le signe que la musique de JhonSteve Bruenasch est loin d’être morte. Le tout est admirablement soutenu par une batterie de musiciens dont les efforts donnent lieu à un fond harmonieux que viennent décorer de jolies voix de femmes choristes. Tout pour porter à bouger au son de ce qui parvient aux sens, ne serait-ce que de la tête.

De temps à autre, seul ou accompagné, quelqu’un fait le trajet entre la cour arrière où est dressée la scène et la cour avant. Là, il se procure une ou plusieurs bières, achète un des CD en vente sur une petite table ou se contente simplement d’engager la conversation avec un compagnon ou un inconnu. Tous avaient un lien en ce moment : ils étaient drapés par la même atmosphère enjouée et engagée. Ils étaient si bien connectés l’un à l’autre que, presque d’une seule et même voix, ils ont à un moment entonné la meringue carnavalesque de Kébert Bastien « Bali gaz ».

Le chanteur a annoncé la fin de la soirée près de deux heures plus tard, mais, l’espace a mis du temps à se vider. Ne pouvant se résoudre à rentrer tout de suite, les amateurs de bonne musique ont entrepris de se rassasier en étanchant leur soif de bière bien glacée ou de discussions animées autour de ce qu’ils venaient de vivre.

Carelle Laura Charles

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